Yandé Codou Sène, diva séeréer

Laurence Gavron, 2009 (France, Sénégal)

Du Sénégal, les chants qui parviennent aux oreilles des Européens sont ceux de Youssou N’Dour, d’Ismaël Lo, de Wasis Diop, du Positive Black Soul… Leur musique est enregistrée, pressée sur disques et cellophanée, prête à prendre place dans les bacs si les disquaires n’ont pas oublié l’Afrique dans leurs rayons. Depuis les années 1990, la photographe et documentariste française et sénégalaise Laurence Gavron nous fait connaître d’autres voix et figures artistiques de ce bout d’Afrique de l’Ouest, loin des villes et des micros, et en général peu préoccupées par l’exportation de leurs talents. Le point de départ de la caméra est celui d’une image traditionnelle de l’Afrique (des grappes de cases sur un sol plat et sec, de gros baobabs en arrière-plan…), mais à travers la musique et au plus près des gens (spectateurs, danseurs, chanteurs…) elle nous propose de découvrir un Sénégal moins connu, riche par sa culture et son histoire sociale.

C’est au Sud de Dakar, en territoire séeréer, dans la région du Sine-Saloum, que Laurence Gavron est allée filmer Yandé Codou Sène. Un jour, avant qu’il ne devienne le premier président sénégalais, Léopold Sédar Senghor tomba sous le charme de la voix de la jeune fille, Yandé Codou. Il lui proposa alors de le suivre et de chanter avant chacun de ses discours et au cours des assemblées politiques dans tous ses déplacements. Ce que longtemps elle fit. La diva séeréer devint ainsi la « griote » du « poète président ». Elle a chanté ses louanges comme les griots le faisaient pour la classe nobiliaire autrefois. Aujourd’hui, cette petite dame née en 1932, avec ses larges lunettes sur le nez, est une des chanteuses les plus célèbres de son pays. Sa musique est festive. On l’entend au cours de diverses cérémonies : fêtes initiatiques, baptêmes, soirées de lutte… Yandé Codou chante en séeréer (le groupe ethnique représente environ 15 % de la population du pays) et, que la langue soit comprise ou non, tous l’apprécient au point de l’appeler parfois très naturellement « maman » (comme les Wolofs ou encore ces Halpulaars plein d’humour qui viennent lui rendre visite : « Moi, par exemple, mon nom c’est Sanghott, ce n’est pas loin de Senghor. Sanghott doit être le nom originel, Senghor une sorte de déformation ! »).

Les longs chants envoûtant de Yandé Codou Sène portent en eux tout l’héritage des griots de sa famille et les rythmes des tambours qui l’accompagnent sont certainement dans la peau des musiciens depuis des générations. Car ces chansons (voix seule ou polyphonie, et percussions) n’avaient que les cercles familiaux et communautaires pour être transmis. Le documentaire nous raconte les premières cantatrices du Sine, Ndoutimone puis Ndening. S’appuyant sur des photos anciennes, les commentaires remontent le temps et la généalogie de Yandé Codou, invoquant les griots de Somb, ses ancêtres. Laurence Gavron transmet le témoignage d’une culture locale et nationale et fait de la transmission un thème fort. Dans une dernière séquence, alors que la diva, moins rayonnante qu’au début du film, semble s’être retirée à l’ombre dans une maison, à quelques mètres devant, des enfants assis par terre sont en train d’apprendre une chanson en répétant et répétant encore les paroles. Yandé Codou Sène serait la dernière représentante du « royaume d’enfance » de Senghor (Joal, Djilor, Diakhao…), mais, en dépit des radios et des télévisions qui ont depuis longtemps envahi les campagnes, le relais est repris et la culture du chant en pays Sine n’est pas prête de s’éteindre.

La réalisatrice le reconnaît, « Yandé Codou n’est plus qu’une silhouette minuscule, menue, à moitié cachée derrière un grand châle rouge, la main devant sa bouche lorsqu’elle se met à chanter ». Sa voix a perdu un peu de sa clarté et de sa puissance ces dernières années. Pourtant elle chante encore. Par ailleurs, Yandé Codou Sène n’est plus qu’une simple artiste de talent. Comme Léopold Sédar Senghor qui est presque devenu l’objet d’un culte (mort en 2001, il ne paraît pas avoir quitté son peuple, son image est très présente et son nom souvent prononcé), la cantatrice séeréer, que la nuit, l’océan et Dieu inspirent, et à qui l’on prête des pouvoirs mystiques, accède déjà au respect dont profitent les mythes.





Yandé Codou Sène, diva séeréer est un film de 65 mn édité par Les films du paradoxe.
Note publiée sur Kinok en octobre 2009.

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