Une vie

Stéphane Brizé, France (2015)




PAR FATALE ORDONNANCE


La vie de Jeanne Le Perthuis des Vauds s’effile durant la première moitié du XIXe siècle, précisément durant toute la période de la Restauration et de la monarchie de Juillet où les derniers rois se succèdent et disparaissent, où la noblesse à laquelle appartient la jeune femme demeure finalement, parce qu’elle a manqué de frayer avec le Nouveau Régime, dans un état d’agonie. Le parti pris de Stéphane Brizé pour adapter Maupassant et raconter les désillusions et la souffrance de Jeanne est de précipiter cette vie par le montage. Ainsi, les instants et les périodes empiètent les uns sur les autres. Aucun temps n’est plein. Un bonheur au temps présent est dans le même temps troublé par le son d’une autre scène en off ou le non-dit d’un insert inquiet. Le commencement d’un amour ou le début d’une amitié sont noyés dans l’averse, dans la tristesse d’une image future. Les yeux creusés, la mine sombre, les vêtements noirs, Jeanne (sobre et touchante Judith Chemla) erre sur les bords d’un chemin quand la vie lui a tout pris. La froideur d’un automne, le vent, la boue… même la nature paraît ingrate. Une vie s’ouvre pourtant dans un jardin cultivé en famille, Jeanne et son père (Jean-Pierre Darroussin) affairés à repiquer ou arroser de jeunes pousses sous un soleil printanier, Madame la Baronne tout près d’eux à lire ou à siroter (Yolande Moreau). Le film s’ouvre sur ce plan, mais c’est un Éden déjà perdu pour Jeanne bientôt mariée, trompée, trop vite refermée à cette vie dont elle espérait tant. Grâce au montage, Brizé donne aussi l’impression que ces promenades avec ombrelles, ces parties de croquet, son voyage de noces en Corse plein de lumière sont tous autant de moments impossibles à retenir et très vite regrettés. Tous des souvenirs fugaces.

Les allusions politiques dans cette adaptation du réalisateur de La loi du marché (2015) sont presque tues. On n’assiste plus aussi clairement que dans le roman à la mutation de la noblesse terrienne en une bourgeoisie d’affaires (dans le texte, cette conversion est par exemple actée avec l’intégration de la particule au nom quand il s’agit de fonder une entreprise de bateaux à vapeur à Londres, « Paul Delamare et Cie »). Le scénario permet néanmoins de conclure aussi à ce lent changement d’époque et à la disparition d’une classe. C’est la prédation du vicomte (Swann Arlaud) qui, pour ne pas vivre seul reclus et honteux, trouve une fortune à laquelle se lier et une femme, Jeanne Le Perthuis des Vauds, auprès de qui se ressourcer. C’est la conversion des fermes et des terres en argent par le Baron vieillissant pour rembourser les dettes du petit-fils. C’est dans la dernière partie du récit, Jeanne en compagnie de Rosalie revenue (Nina Meurisse), traitée comme une sœur et non plus comme une bonne, pour accueillir l’enfant de son fils et prendre soin de lui. Après tous les deuils qui parsèment le récit et creusent un peu plus les cernes de Jeanne, ceux de ses proches (parents, mari, sa seule amie -Clotilde Hesme-), ceux de ses espoirs (s’ouvrir au monde, à l’amour et à la vie), celui d’une noblesse qui a quitté château et domaine et dont on ne prononce même plus les titres, le nouvel enfant accueilli permet à Maupassant de conclure sur une phrase plus positive, d’ailleurs empruntée à Flaubert. Brizé reprend cette ultime touche d’optimisme pour offrir un sourire à Jeanne et peut-être enfin dépasser le deuil. Le film est sobre, au format resserré (1 :33), ce qui ajoute bien sûr à l’idée d’une impossibilité de dépasser le cadre et les décisions qui s’imposent comme une fatalité pour Jeanne. Seule la musique, un peu trop répétée, finit par gêner (le court extrait joué au piano forte de La Pothouin de Duphly perd de sa force suggestive à être si souvent repris). Les autres choix stylistiques, le jeu des acteurs et surtout la richesse du montage (nombreuses ellipses, flash-backs, raccords sur le son…) donnent à voir à sa manière, toujours sensible, tout aussi dramatique, autrement belle, l’étiolement de cette demoiselle et de sa propre classe.






Dvd et Blu-Ray édités par Diaphana sortis le 28 mars 2017

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