Under the Silver Lake

David Robert Mitchell, 2018 (États-Unis)

Au milieu de l’image, notre regard est arrêté, distrait, par Jim Morrison et les deux seins qu’il dissimule. Ils vont doucement dans un mouvement qui suit celui de la fille du magasin qui s’efforce d’effacer l’avertissement laissé à la peinture noire sur la vitrine « Beware of the dog killer ». D’une paire de seins à une autre, d’une fille dans l’eau en couverture d’un vieux numéro de Playboy, sur laquelle (presque par nostalgie) Sam (Andrew Garfield) trouve encore à fantasmer, à une fille nue dans l’eau la peau trouée, sur laquelle Sam n’a pas le temps de pleurer, ou d’un sensuel Jim Morrison torse nu les bras en croix sur t-shirt, à Jésus, torse nu lui aussi, chanteur glam du groupe en vogue Jesus and the brides of Dracula : on s’interroge sur le monde que le réalisateur d’It follows (2014), en ouvrant les unes après les autres les portes de la perception, cherche à nous faire parcourir. Autrement dit, quels sens entend-il bousculer sur ce nouvel itinéraire tracé dans les méandres de Los Angeles ?

Car l’ex-Peter Parker a beau parcourir la ville en tout sens, il n’a ni la même intuition, ni la même approche que Mike Hammer (pour faire surtout allusion à Kiss me deadly d’Aldrich, 1955, et à son labyrinthique parcours dans la cité des anges). Et si le sixième sens arachnéen d’Andrew Garfield est mis à l’épreuve, c’est pour mieux vérifier que Spider-Man n’est plus chez l’acteur qu’un résidu inutile, reboot après reboot, un Kleenex depuis longtemps jeté. D’ailleurs, sur les Maps of the Stars (Cronenberg, 2015) tracées par Mitchell, nul super-héros. Les rues sont plutôt parsemées de paumés, des pros en dilettante et amateurs en vagabondage (aussi bien dans les artères de la ville que dans les limbes de l’esprit), SDF par anticipation et futurs membres de la conspiration des clochards. Sam, parmi eux, erre donc d’énigmes en jolies filles. Pour retrouver Sarah, la blonde en bikini qui a soudain disparu (Riley Keough, la petite fille d’Elvis Presley), il dégote même une piste auprès d’un second clairvoyant, auteur de fanzines obscurs (Patrick Fischler dans le rôle, le drôle de rêveur du Winkie’s de Lynch, Mulholland Drive, 2001). Puis, un message caché sur vinyle et la somme des devinettes qui en découlent le conduisent tout en haut d’une colline, à Xanadu (à l’instar de la demeure mythique de Citizen Kane, Welles, 1941). Là, vit derrière son piano le songwritter suprême (Jeremy Bobb ?). Le vieillard est loquace et, entre un loup empaillé et un euphonium, Sam se voit révéler un terrible secret, malmenant ses icônes et bousculant son identité.

Le long de cette escapade autour de Mulholland Drive (car il nous semble que dans son flot de références c’est autour de Lynch que Mitchell tourne le plus), on remarquera toutefois que seul le mystère animal demeure : depuis la chute mortelle d’un écureuil maladroit (ou suicidaire), à la vengeance d’un putois qui n’a pas eu l’air de se tromper de cible, au secret conservé par un perroquet que personne ne comprend, jusqu’au dernier baiser de la chouette. A force de courir après le sens et sans plus rien comprendre, Sam finit par se retrouver sur le balcon d’en face à observer les gens qui viennent de rentrer dans son appartement. Si l’on fait de Sam un autre James Stewart (celui de Fenêtre sur cour de Hitchcock, 1954), on peut se dire que tout cela n’a eu lieu que dans l’imagination de ce glandeur de première. Et s’il est passé de son propre balcon, sur lequel il observait tout aux jumelles au début du film, au balcon voisin en fin de récit, peut-être tout cela n’est-il que le fruit de ses folles pensées. On s’amusera à noter à cet endroit, curieuse coïncidence, que Marc Webb avait déjà placé il y a longtemps l’affiche de Fenêtre sur cour dans la chambre de Garfield (The amazing Spider-Man, 2012).

Finalement, même en renversant celui des choses, David Robert Mitchell ne bouscule pas vraiment nos sens. Il laisse son personnage sans solution et donc toujours plein de désir. De notre côté, on décrypte un autre message dans son film noir. C’est une réplique de Janet Gaynor que nous retenons lorsque Sam, sur le conseil de sa mère, voit Seventh Heaven de Borzage (1927). L’actrice du muet y parle du bonheur et de la douleur qui l’accompagne. Dans Under the Silver Lake, il nous semble que les mots de Janet Gaynor concernent plutôt Los Angeles.

7 commentaires à propos de “Under the Silver Lake”

  1. Un très bel article qui nous entraîne entre vagabondages sensoriels , rêve éveillé et fantasmes dans un itinéraire de cinéphile. J’ai beaucoup aimé le film au fond plutôt mélancolique qui est loin d’épuiser toutes ses références ou interprétations. J’y avais vu le portrait d’une jeunesse désenchantée en crise d’identité , mais j’aime bien cette remarque que je trouve tout à fait juste « Il laisse son personnage sans solution et donc toujours plein de désir.

    • L’idée qui te plaît, je l’ai relevée dans les réponses que Mitchell donne dans un entretien pour la Septième obsession (n°17). Il dit ceci : « Seul le désir irrépressible de ce qui nous échappe fixe un but à l’existence. » Il développe quelque peu mais je crois que la phrase résume bien à la fois le propos et l’intention du film.

  2. Le désir renaît en tous cas chez moi grâce à cet avis, après avoir lu pis que pendre sur ce film dans une vitrine collègue. Cet étalage de cinéphilie me paraît néanmoins un tantinet prétentieux, même pour la Cité des Anges. Tu me diras, c’est un reproche qui pourrait tout autant s’appliquer à un Lala Land ou à Lynch lui-même (bien qu’il agisse de manière autrement plus cryptique me semble-t-il). Mais c’est aussi ce qui m’avait quelque peu sorti de It follows, du coup je me méfie. Mais je crois bien qu’il me faudra à un moment ou un autre suivre les pas de Garfield à l’ombre des palmiers. Avec ou sans quaalude.

    • Mitchell a quelque prétention avec ce film, mais je ne suis pas sûr qu’il soit dans la pose. Cela ressemble davantage à un essai dont on percevrait les hésitations.

      Ce que tu as lu chez d’autres, s’y trouve. Vomis et fonds de toilettes : il y a de l’immonde dans ce film, mais c’est aussi la couleur qu’il donne à la ville qu’il décrit. Il y a d’ailleurs d’autres liquides corporels et la matière humaine y apparaît où ailleurs elle est cachée.

      Mais, si je le compare à Maps to the stars, il n’est pas aussi radical et si je le compare à Mulholland Drive, il ne parvient pas à son sublime. Mes réserves ne concernent pas l’immonde ni le mystère travaillé, mais davantage, il est vrai, ce que le film retient des femmes. Il y a bien la présence de Janet Gaynor, mais la piste est un sentier de traverse… nécrophile.

  3. Même si j’ai apprécié le film, d’autres réticences :

    Par exemple, l’idée que le film traite de pop culture. A l’écran, il ne s’agit pas de pop culture. Borzage peut-il être classé dans cette catégorie ? J’hésite même à y inclure Hitchcock. De même, je ne crois pas non plus que Mitchell fasse le portrait d’une génération. Cobain, Mario Bros -à moins qu’il ne s’agisse de retro gaming– et tout ce que Los Angeles peut inspirer, Marilyn Monroe, Janet Gaynor, ses derniers hippies ou Kane en personne : trop de choses mêlées et d’époques pour ne cerner qu’une génération. Je crois plutôt que toutes ces références sont celles de Mitchell lui-même qui, à Hollywood, est un jeune quadra en vue qui dans son film se rêve trentenaire perdu.

    Pour synthétiser, Under the Silver Lake me semble avoir une plus grande cohérence dans le portrait qu’il fait de la ville (s’inscrivant là bien dans une série SunsetMulhollandMaps), que dans le portrait d’une génération.

    Le film en revanche doit bien dire quelque chose de son époque : comme Ready Player One de Spielberg (2018), le foisonnement d’icônes, le déluge de références, le chaos dans les représentations révèlent très certainement le trop plein ou bien (et donc ?) le vide en matière de mythes et de croyances.

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