Un homme libre, Andreï Sakharov

Iossif Pasternak, 2009 (Russie, France)




« Nous savons d’expérience que le problème de la criminalité organisée est lié à la corruption, aux liens dans les régions, disons pour commencer, entre les dirigeants des organes de sécurité et les structures mafieuses »

Début du discours d’Andreï Sakharov au premier Congrès des députés du peuple en 1989.



Sakharov a été réhabilité par Mikhaïl Gorbatchev en décembre 1986 alors qu’il venait de passer sept années d’exil forcé à Gorki (actuelle Nijni Novgorod). Lorsque le scientifique et dissident politique s’exprime, il ne veut plus perdre de temps (il a 68 ans et vit ses derniers mois). Il fait par conséquent preuve d’une franchise rare à Moscou quand il s’agit d’évoquer le régime et ses dirigeants. Gorbatchev lui-même n’en revient pas.

Le parcours en courbe d’Andreï Sakharov se résume par une réflexion de plusieurs décennies entreprise à trois échelles, planétaire, sociétale et individuelle. Il se préoccupe ainsi à la fois des relations internationales dans un contexte de Guerre Froide (Réflexions sur le progrès, la coexistence et la liberté intellectuelle publié clandestinement en 1968), de la voie de développement empruntée par un pays méprisant les droits de l’homme, et de sa propre vie, celle d’un physicien inventeur d’une arme capable de condamner l’humanité mais certainement le premier épouvanté par sa création.

Le reportage met en évidence les contradictions de la société russe. Au début des années 1960, en pleine Détente, Khrouchtchev décide des essais de la bombe H (son argument : « si nous procédons à un essai aussi puissant [la bombe Tsar est réputée 50 000 fois plus puissante que la bombe américaine larguée sur Hiroshima], les capitalistes comprendront qu’il est vain de poursuivre la course aux armements et que les Russes ont tout »). Les vives protestations en 1989 au Congrès contre Sakharov qui condamne la guerre menée dix ans plus tôt en Afghanistan (une des dernières démonstrations de force de Moscou) et pourtant le long et dense cortège suivant son cercueil peu de temps après.

Iossif Pasternak revient donc sur la vie du physicien d’abord asservi au régime soviétique, puis devenu un de ses plus virulents critiques (au même titre que Soljénitsyne qu’il rencontre, ou Pasternak, le père du réalisateur, discrètement cité à travers l’utilisation de la musique de Maurice Jarre pour Le Docteur Jivago, Lean, 1965). Les archives utilisées sont diverses (Archives Andreï Sakharov, Musée et Centre Sakharov), quelquefois inédites (les caméras de surveillance du KGB qui ne quittaient ni le dissident ni sa femme à Gorki, l’essai nucléaire en Nouvelle-Zembie étrangement monté avec l’abattage d’un ours par des Nenets). Elles sont complétées par des extraits des documentaires précédents de Iossif Pasternak*, ainsi que par la lecture de discours et de textes (par exemple Soljénitsyne, Lettre aux dirigeants de l’Union soviétique…), enfin par les témoignages de scientifiques proches de Sakharov et d’historiens.

La sortie de ce documentaire en 2010 montre que l’exploitation des archives soviétiques apporte des précisions nombreuses sur l’U.R.S.S. et les arcanes du pouvoir russe (les archives sont progressivement accessibles depuis 1990 mais les historiens se trouvent encore devant des documents corrompus et lacunaires ; dans le film, Sergueï Kovalev, militant des droits de l’homme, évoque les premières versions des mémoires confisquées et peut-être détruites de Sakharov). Indirectement, cette biographie d’Andreï Sakharov rappelle surtout que la Russie est encore loin d’inscrire la démocratie au programme des recherches fondamentales.





* Le carré noir (1988), A. Galitsh : le bannissement (1989), De la petite Russie… à l’Ukraine (1990), Le fantôme Efremov (1992), La Cité des savants ou le principe d’incertitude (1994), Mikhaïl Boulgakov (1997).

Notice parue sur le site Kinok en septembre 2010.

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