Un cottage dans le Dartmoor

​​Anthony Asquith, 1929 (Royaume-Uni)

C’est une histoire d’amour sans retour. Le barbier tombe amoureux de la manucure qui tombe amoureuse du propriétaire terrien qui vient profiter en ville des services offerts par le salon de coiffure. Le film regorge de petites inventions de mise en scène, opère une fusion de styles et déroule un récit tout à fait charmant, parfois passionné et envoûtant. Anthony Asquith, qui réalise en tout une quarantaine de films jusque dans les années 1960 (entre autres Pygmalion, 1938 ou Moscow night, 1935), n’en est ici qu’à sa troisième réalisation. Et pourtant, Un cottage dans le Dartmoor nous emporte dès ses premières images exagérément romantiques, puis ne cesse de nous surprendre dans les scènes suivantes. Asquith varie le ton, aime à se détacher de la passion du récit en faisant preuve de beaucoup d’ironie, et revient doucement à la cruauté de son sujet, le tout sans jamais négliger la complexité de ses personnages.

La séquence centrale marque particulièrement. Asquith déplace l’intrigue au cinéma où le même soir deux films sont programmés, l’un muet avec orchestre, l’autre parlant (« My Woman, « All talking, All singing, All dancing », adapted from the play by W. Shayspeare ») ; nous sommes en pleine période de transition et Un cottage dans le Dartmoor fait partie des derniers muets anglais. Cette séquence au cinéma impressionne à la fois par sa longueur, par son dispositif et son flot d’émotions. Durant une douzaine de minutes, en effet, la caméra fixe différents groupes de spectateurs sans jamais nous montrer ce qui est projeté à l’écran. Le public rit, s’angoisse ou se languit. Un couple se lance un drôle de regard intrigué et se rapproche l’un de l’autre. Deux gamins s’amusent à comparer leur voisin avec ses lunettes rondes (Asquith en personne) au comédien de l’écran (Harold Lloyd ?). Une grand-mère sort son cornet acoustique pour que sa voisine, assez peu ravie de l’office qu’on lui confie, lui répète ce qui est dit à l’écran. Les musiciens de l’orchestre, eux, pendant la deuxième partie parlante, troquent leur instruments pour une bière ou une cigarette.

On remarquera aussi que l’exacte moitié du film marque un point de bascule dans la psychologie du personnage de Joe le barbier, à qui Uno Henning prête ses traits. Durant la séance de cinéma, Joe se moque des films et n’a d’yeux que pour les sièges occupés par ce couple qui le ronge, Harry et Sally (!), interprétés par Hans Schlettow et la touchante Norah Baring. Le malheureux Joe plonge alors dans ses souvenirs et revoit défiler son amour, ses espoirs, sa jalousie, et des images qui se font plus violentes encore, un baiser donné qui étouffe la bien aimée, une lame affûtée… A ce moment, Asquith fait réagir la salle et tout le public effrayé nous semble ne plus s’inquiéter de la projection mais bel et bien de la folle envie de meurtre qui soudain saisit Joe.

En 1929, Un cottage dans le Dartmoor surprend encore par le nombre d’influences qu’il croise. Le visage de Henning en gros plan et ainsi maquillé (du noir sur les joues et sous les yeux), ainsi que les premiers plans dans la lande de nuit prolongent d’une certain façon le mouvement expressionniste allemand (on pourrait penser à la fuite de Cesare dans Le cabinet du docteur Caligari, Wiene, 1920). Le meurtre ruminé, la mise en scène ingénieuse (les jeux de miroir par exemple), la violence d’une étreinte rappellent Hitchcock, contemporain d’Asquith et compatriote (Hitchcock, qui l’année suivante engage Norah Baring dans Meurtre, 1930). Enfin l’art du montage et de l’association d’idées, la science des cadres et de la composition permettent de comparer aussi Asquith aux contemporains soviétiques.

Un cottage dans le Dartmoor paraît trouver sa place au carrefour de ce qui se fait de mieux dans les années 1920 et, ce qui est rare, au milieu d’une mise en scène brillante, son réalisateur parvient à préserver la beauté de son trio de personnages et de leurs relations. Le film est une perle à découvrir absolument.

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