Un baiser s’il vous plaît

Emmanuel Mouret, 2007 (France)

Est-ce au directeur d’acteur, à sa précaution, à ses indications, que l’on doit cette harmonie dans les interprétations ? Tous les personnages sont délicats. Tous sont un peu gauches. Nous avons pu parler en découvrant le cinéma d’Emmanuel Mouret (Fais-moi plaisir !, 2009) d’un jeu effacé, de son inconfort d’acteur alors que nous le comparions aux autres grands maladroits du cinéma. Nous faisions fausse route. Ce manque de naturel, légèrement relevé par la littéralité de la parole, le définit. De ce discret décalage des acteurs dans les échanges amoureux naît l’empathie du spectateur, sa tendresse pour les personnages. Devant chaque rôle féminin, Emmanuel Mouret nous ouvre à la félicité d’une rencontre fraîche et pleine de promesse. Et c’est de Julie Gayet, de Virginie Ledoyen et même, l’espace d’une courte scène au musée, raisonnant et offerte, de Mélanie Maudran que l’on tombe volontiers amoureux. Parce qu’elle n’est là que pour une rupture (douce) et un complot (manqué), seule Frédérique Bel n’a pas droit à ces émotions.

Des différents amours révélés, celui réciproque de Julie Gayet et Michaël Cohen paraît le plus intense. C’est avec lui que l’on commence et c’est sur leur baiser que se clôt le film. L’intensité est renforcée par la brièveté de la rencontre, une nuit dont l’espace paradoxalement élargi est partout envahi de leurs sentiments. L’intensité grandit encore en raison de leur retenue. Ils se privent de toute satisfaction charnelle, pas une caresse, seulement un baiser. Émilie et Gabriel, leurs personnages, suspendent sagement leur élan, indirectement conseillés par Nicolas et Judith dont l’aventure, presque une parabole, n’autorise pas de tomber amoureux sans faire le sacrifice d’un être jadis aimé, puis délaissé (« un mal pour un bien »). Le cinéma nous a offert des histoires ressemblantes et belles (Lost in translation, The bridges of Madison county…). A leurs côtés, celle de Mouret ne pâlit pas.

Perdus dans les questionnements sentimentaux, Mouret ne se sert pas du paysage comme lieu de déambulation comme Rohmer, il met L’amour en équation (en citant Schepisi, n’accordons de l’importance qu’à l’expression) et en livre certaines caractéristiques (calculs, chimie et maladie à travers le prof de maths, la chercheuse et le pharmacien). Accompagnant et estompant la rigidité que suggère cette première approche, la musique restitue aux émotions toute leur subtilité. Schubert omniprésent, Tchaikovsky pour gagner en légèreté… Sur le début de l’andante de La jeune fille et la mort, Virginie Ledoyen, qui a gommé presque malgré elle la frontière entre amour et amitié, rêve sa rupture avec Claudio. Lorsque Claudio repasse devant elle, elle n’ose plus. En un plan fixe, rapproché sur l’actrice, le réalisateur offre une magnifique idée de cinéma. La scène l’est tout autant.

Un baiser s’il vous plaît se démarque de Fais-moi plaisir ! parce qu’il est moins vaudevillesque. L’humour est ailleurs, toujours visuel (le jeu subtil sur les décors et les cadrages), il est surtout dans la parole et ses tâtonnements. Jacques Mandelbaum (Le Monde, le 12 décembre 2007) voyait aussi dans le film une métaphore du cinéma « défini comme une expérience de simulation qui finit par produire à la fois de l’effusion et de la croyance ». Le désir d’Émilie et Gabriel est bridé et le film, véritable zeste de philosophie cartésienne, parce qu’il nous laisse dans ce flottement amoureux, est source d’un immense plaisir.

Une réponse à “Un baiser s’il vous plaît”

  1. Je découvre dans Le temps de l’innocence de Martin Scorsese une scène comparable à celle qui dans le Mouret me plaît tant. En voyant la scène, la ressemblance saute aux yeux.

    Daniel Day Lewis ferme les yeux un instant devant une fenêtre et rêve que Michelle Pfeiffer avance et l’embrasse. Quand il ouvre à nouveau les yeux, celle pour qui il est à ce point tourmenté est restée derrière et n’a pas bougée. Scorsese fait une jolie scène imparfaite, presque trop mélodramatique, suturée par un raccord trop peu discret.

    D’un seul plan, Mouret rend la scène plus fluide, quasi fantastique (l’ouverture de la porte est un vide noir et mystérieux), la caméra recadre en gros plan Virginie Ledoyen qui, elle, ne rêve pas d’une union mais, position certainement plus cruelle, d’une séparation.

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