Un amour de jeunesse

Mia Hansen-Løve, 2010 (France)




UN BEAU CONTE D’ÉTÉ


Le dernier film de Mia Hansen-Love semble très proche de l’expérience personnelle de la réalisatrice. Dans la restitution filmique de son « amour de jeunesse », elle montre une grande sensibilité, trouvant le ton juste, bien qu’idéalisé de l’adolescence et du début de l’âge adulte. Les désespoirs de Lola, demoiselle languide, les impulsions un peu folles de son amant Sullivan, tout cela est montré avec une telle attention que la réalisatrice fait resurgir en nous des ambiances et sentiments presque oubliés. Cependant, le récit fait bien de quitter cet âge adolescent pour suivre Lola durant toutes ces années où elle grandit, séparée de Sullivan. En effet, avant la jeune Lola qui se raccroche désespérément à son amour, le spectateur a déjà compris qu’il n’y a plus d’histoire lorsque Sullivan quitte la France, et nous attendons seulement qu’elle reprenne son apprentissage. L’héroïne et nous-mêmes aurons entre-temps vécu un bel été en Ardèche, Sullivan et Lola vivant en solitaires dans une belle maison pendant deux mois, avant le départ du jeune homme.

Encore blessée par cette passion contrariée (une deuxième séquence en Ardèche, l’hiver, le symbolise de façon assez explicite), Lola suit alors des cours d’architecture : son élégant et doux professeur (qui ressemble à Klaus Kinski en gentil) montre à Lola comment s’interroger sur les espaces de vie, et cela intéresse. La passion que Lola éprouve progressivement pour cet art lui redonne envie de se projeter dans l’avenir plutôt que de ressasser son passé ; avec l’héroïne, le spectateur sort doucement de cette torpeur dans laquelle la rencontre douloureuse de Sullivan l’avait plongé. Sans surprise, Lola finit par être élue parmi les étudiantes et devient la compagne du professeur d’architecture. Vie artiste et bourgeoise. Mais Sullivan revient : il est devenu photographe, mais sans le sou. Vie artiste et bohème. Lola et Sullivan rechutent, aussi impuissants l’un que l’autre face à leur attraction réciproque, tragiquement alliée à une incapacité à vivre ensemble. Retour du même : Lola dans sa chambre d’adolescente reçoit une lettre de rupture, sa mère la retrouve en pleurs et lui demande quand elle parviendra à s’en sortir ; éplorée, Lola lève les yeux vers sa mère.

A mon sens, le film aurait dû s’achever sur ce très beau plan. Mais c’est en Ardèche que Lola trouve le salut : à nouveau souriante, elle y séjourne cette fois avec son amant légitime (l’architecte). Prenant avec elle le chapeau que Sullivan lui avait offert presque dix ans avant, elle retourne au bord de la rivière où ils se baignaient ensemble. Ce chapeau finit par s’envoler alors qu’elle avance dans l’eau. Les images sont belles, mais la symbolique un peu lourde.

Toutefois, cette petite critique n’est qu’un détail : le film est une réussite, beau, juste et sensible. Et pourtant…


TOUJOURS LA MÊME HISTOIRE
Et pourtant, je ne peux m’empêcher de finir par éprouver un léger ressentiment face à ces films concentrés sur un tout petit monde, très fin, élégant, assez bourgeois, ressassant complaisamment les mêmes thématiques, prenant le même chemin encore et encore. On finit par s’irriter face à ces réalisateurs de talent comme Mia Hansen-Love qui livrent encore et encore ce film sur la crise d’identité de la bourgeoisie française, ce film tourné au moins cinq fois par an depuis que Rohmer est parvenu à rendre acceptable pour la critique des films sur la bourgeoisie qui ne recouraient pas à la satire, conjurant avec brio le fantôme de Buñuel. Je me souviens vaguement de ce dossier récent des Cahiers du cinéma sur les utopies du cinéma français1

Et il faut bien dire que souvent, hélas, l’utopie pour certains réalisateurs français consiste à représenter un monde sans pauvres : Un amour de jeunesse est un de ces films de classe, peignant une bourgeoisie idéalisée et surreprésentée dans le cinéma français, qui vit dans la vaste France comme si elle déambulait dans les couloirs d’un club fermé.

Un passage d’Un amour de jeunesse semble anticiper cette critique : Lola et Sullivan sortent d’un cinéma et ce dernier se lance dans une diatribe contre un certain cinéma français : trop complaisant, bavard. Lola lui répond qu’il n’a rien compris et qu’il n’est pas assez sensible pour apprécier cette mouvance. Elle a raison, Lola, et Mia derrière elle : qui oserait en effet rejeter par exemple nombre d’œuvres de Rohmer seulement parce qu’elles sont délibérément bourgeoises ? Mais là n’est pas le vrai problème de ces films : c’est la surreprésentation qui est à critiquer, non l’existence même de cette mouvance.

Qu’on me comprenne : je n’ai rien contre le fait qu’un certain milieu se représente, avec ses codes, son sens du beau, qu’il tire assez légitimement orgueil de sa vaste et raffinée culture ; je n’ai même rien contre l’idéalisation que cette classe fait d’elle-même, lorsque les auteurs ont du talent ; c’est le cas du Christophe Honoré de La belle personne, c’est celui d’Un amour de jeunesse aussi. Mais si un Persan, ou disons un extraterrestre, décidait de se faire une idée de ce qu’est la France en regardant des films appartenant à la catégorie « Films d’auteurs français contemporains », il finirait par croire que notre pays est seulement peuplé d’architectes, de peintres et de globe-trotteurs photographes toujours beaux et juvéniles, tout simplement parce que les autres gens n’existent pas dans ces fictions, pas du tout, ni dans le cadre, ni même off. Lola l’éplorée balance entre lycée parisien, école d’architecte qui organise des tours de l’Europe pour ses classes de dix élèves, et revigorants retours à la nature, grâce à la maison secondaire de papa. Il n’y a vraiment que dans certaines rues de Paris et certaines vastes propriétés rurales que l’on peut éviter de rencontrer la silhouette un peu inesthétique et accusatrice du populo, et Mia Hansen-Love parvient à isoler hermétiquement ses personnages dans ces deux lieux pour accomplir l’exploit de représenter un monde sans pauvres : les plans généraux sur les vastes paysages de l’Ardèche donnent malgré tout le sentiment de filmer des espaces très fermés.


L’ART ET LE MARIVAUDAGE COMME PALLIATIFS À L’ENNUI
Cela devient encore plus dérangeant lorsque Lola/Mia essaie de nous refaire le coup de l’âge sensible : Sullivan et nous-mêmes, spectateurs un peu agacés ne baignant pas depuis l’enfance dans un milieu urbain et cultivé, ne serions pas assez sensibles. La bourgeoisie parisienne contemporaine reconstruit là le mythe apparu au sein de la noblesse du XVIIIe siècle, en pleine crise d’identité, laquelle s’était inventée une sensibilité supérieure qui aurait permis de reconnaître la différence de nature qui aurait existé entre les nobles et les roturiers – voir les torrents de larmes que le chevalier des Grieux répand dans Manon Lescaut. Sullivan ne comprend rien au cinéma que Lola apprécie non parce que c’est un cinéma bourgeois, mais parce qu’il n’est pas sensible. On tente de nous faire appréhender la conséquence d’une inégalité sociale comme la cause de cette inégalité : ce ne serait pas parce qu’elle est née dans un milieu privilégié que Lola est plus sensible et raffinée que Sullivan, non, c’est au contraire parce qu’elle est plus sensible qu’elle peut accéder aux plaisirs raffinés d’un cinéma français de haut vol. Pour permettre cette inversion idéologique, les personnages des films appartenant à cette mouvance se trouvent dès lors obligés de se recroqueviller sur leur propre intériorité ou de concentrer toute leur énergie en entrant dans des triangles amoureux (Lola déchirée entre son architecte et son photographe) pour ne pas avoir à regarder bien en face l’isolement privilégié de leur propre classe dans la marée humaine de soixante millions de français.

Voilà l’argumentation pernicieuse qui permet à cette famille de réalisateurs de faire assister le public grossier que nous formons à la fausse satire, trop complaisante pour être honnête, de la famille de Catherine Deneuve d’Un conte de Noël 2 ; il nous faut aussi aider Isabelle Huppert à trouver refuge auprès de sa Villa Amalia, la voir se contempler autant qu’elle contemple la mer… Et c’est bien pire encore lorsque des réalisateurs membres de ce petit monde tentent d’intégrer artificiellement des personnages populaires à leur univers bourgeois : cela donne les insupportables 8 femmes et Potiche, contraints de sombrer dans l’illusion écœurante du kitsch pour sauver ce qui doit l’être (le microcosme bourgeois conçu comme le seul monde filmable). Honoré, Desplechin, Jacquot, Ozon … Autant de réalisateurs de talent qui s’épuisent depuis des années à revisiter encore et encore cet univers et confondent le nécessaire ennui lié au fait de toujours évoluer dans le même milieu avec du raffinement. On ne s’étonnera pas de tout l’enthousiasme que des réalisateurs francophones comme les frères Dardenne, Abdellatif Kechiche ou Jacques Audiard ont pu exciter ces dernières années : peut-être n’ont-ils pas plus de talent que les réalisateurs cités ici, mais ils ont seulement pris la peine de poser la caméra où quelque chose se passe effectivement aujourd’hui, et non dans un milieu qui a finalement assez peu évolué depuis le XIXe siècle.

Et ces créateurs se fourvoient lorsque pour justifier leur esthétique ils se présentent comme les émules de ces grands réalisateurs qui, avant Christophe Honoré et Mia Hansen-Love, ont officié aux Cahiers du cinéma. De la même manière que cette grande revue sur le cinéma, pour être bien au-dessus du niveau de ce que la presse commet chaque semaine, ne semble pas s’apercevoir qu’elle n’a plus la vigueur d’antan3, les réalisateurs affiliés aux Cahiers ignorent qu’ils n’ont jamais eu la fraîcheur des réalisateurs (Truffaut, Godard, Chabrol à leurs débuts) auxquels ils succèdent. Lorsque Bazin fait entrer le mauvais sujet Truffaut dans cette revue, ce dernier casse la baraque du cinéma, lui apportant de nouvelles histoires, une nouvelle esthétique. Aujourd’hui, lorsque ces authentiques passionnés du cinéma se rassemblent autour des Cahiers, c’est dans le but d’entretenir leur commune passion pour Truffaut, Godard, Demy ou Rohmer ; pas étonnant que leurs films prennent des résonances proustiennes par les thèmes de la réclusion (le couple de Dans Paris qui se déchire) et du souvenir paralysant. C’est un cinéma beau mais languide, chargé de rendre esthétique l’ennui de la bourgeoisie contrainte dans notre société à se refermer sur elle-même. Là où une école d’artistes est née autour des Cahiers dans le passé, nous assistons aujourd’hui aux productions d’une école de conservateurs de musée, très érudits, qui livrent des films eux-mêmes conservateurs. En somme, on constate chez ces réalisateurs érudits plus de profondeur, mais moins de vitalité.

Et s’ils se leurrent avec tant d’habileté, c’est qu’ils ont su construire un mythe aussi noble que fallacieux, celui d’une mission confiée aux plus sensibles et raffinés de nos créateurs, exigeant d’eux qu’ils préservent l’héritage du plus grand cinéma français de la seconde moitié du XXe siècle. Mais c’est aux cinémathèques de préserver ces grands noms de l’oubli, non à Honoré, Ozon ou Hansen-Love. Ces derniers ne préservent qu’eux-mêmes et leur petit monde4, encore et encore depuis vingt ans, en revêtant la Weltanschauung bourgeoise avec la forme des films de réalisateurs qui ont su offrir des images neuves en leur temps. Je ne pourrai pas m’empêcher d’aller voir le prochain Honoré et le prochain Mia Hansen-Love car leurs films sont beaux. Mais je participerai par ce geste à entretenir une tradition cinématographique qui ne suscitera jamais de vocations, même si elle entretient la flamme allumée par de grands réalisateurs du passé.

Vers le milieu d’Un amour de jeunesse, l’héroïne construit une maquette de cité U. Son professeur lui recommande de revoir sa copie parce qu’elle a créé un monastère plutôt qu’une résidence d’étudiants. Qui se chargera de recommander à certains de nos réalisateurs un peu languides, mais talentueux sans conteste, de percer une fenêtre, d’abattre aussi quelques cloisons pour découvrir enfin qu’aujourd’hui une majorité de la population n’a pas le droit de se voir racontée ailleurs que dans de lamentables comédies provinciales ou des films d’action flattant la jeunesse banlieusarde pour faire de l’argent ?



1 Cahiers du cinéma, n°659, septembre 2010.

2 Cette irritation, il semble que je ne sois pas le premier à la ressentir. Pour preuve, voici quelques extraits d’un article d’Emmanuelle Retaillaud-Bajac paru pour la sortie d’Un conte de Noël, très intéressant dans son propos social, à mon sens un peu moins pertinent dans son discours féministe. Elle y critique « un cinéma bourgeois qui croit trop au caractère universel de ses codes » : « Tourné vers le passé, les grands modèles, la littérature, il affirme implicitement que rien dans les structures ne change ; ancré dans un milieu et une culture hyper typés, il les pose comme horizon indépassable… ».

3 Ce renfermement de ce milieu sur lui-même a même montré récemment une certaine incapacité à appréhender de nouveaux phénomènes : la promotion ridicule de la 3D, décrite comme une sorte de renaissance du cinéma il y a un ou deux ans dans les Cahiers, ne semble laisser aujourd’hui qu’un silence honteux. Et, pour achever ma liste des griefs de lecteur assidu des Cahiers,suis-je le seul à être pris de nausée en voyant leurs couvertures depuis quelques temps ? Une revue consacrée à l’image peut-elle en imposer d’aussi laides sur ses couvertures : celle sur Cannes 2011 (les lettres de Cannes étaient écrites avec des palmes, brillant). Et cet écœurant pied jaune sur The tree of life en juin…

4 On aura certainement compris que cet article se concentre sur la critique des films de ces réalisateurs sans aborder un reproche plus blessant sur ce petit monde lui-même : n’aurait-il pas besoin d’un peu d’air frais pour retrouver sa vitalité ? Juste un exemple : Assayas, critique aux Cahiers, passe à la réalisation et engage comme actrice Mia Hansen-Love, qui collabore aux Cahiers avant de passer à la réalisation. Elle engage comme actrice Lola Créton pour Un amour de jeunesse, avant que cette dernière ne soit elle-même engagée dans le prochain film…d’Olivier Assayas. Encore une fois, je répète que je trouve Assayas (dont les films échappent à mon reproche pour aller voir ailleurs), Hansen-Love comme Lola Créton très bien à leur place, très talentueux. Travailler en cercle doit donner plus de force aussi, plus de résistance aux agressions extérieures. Mais quelle figure géométrique paraît plus fermée, plus condamnée à tourner sur elle-même que celle du cercle ?

2 commentaires à propos de “Un amour de jeunesse”

  1. A la marge d’Un amour de jeunesse, commençons par rappeler notre attachement envers le cinéma d’Honoré (Non, ma fille peut-être pour l’instant au-dessus des autres). Ce rappel car (première surprise) un commentaire un peu rageur, un peu amusant (écrit en réaction à un article de Jacky Goldberg dans les Inrocks, deuxième surprise), cite en référence ton article Romain, celui auquel tu renvoies d’E. Retaillaud-Bajac et un petit clip parodique sur le cinéma d’auteur français signé Groland.

    L’auteur du commentaire décortique la « cuisine » d’Honoré et en substance répète ce qu’il peut se dire pour d’autres dans d’autres genres (Tarantino régulièrement et Abrams dernièrement avec Super 8) : le cinéaste recycle sa cinéphilie sans rien inventer ou dire quoi que ce soit de neuf. L’auteur du commentaire ayant cru démasqué « l’imposture Honoré » poursuit en s’en prenant aux critiques qu’il semble frustré de lire sans y voir le reflet de son opinion.

    N’y a-t-il pas erreur à faire de ton article sur « une certaine tendance du cinéma français » (si tu me permets une nouvelle fois le rapprochement) la référence d’un argumentaire strictement « anti-Honoré »?

  2. Il est vrai que je ne partage pas la haine de ce commentateur pour tout le cinéma d’Honoré (la moitié parisienne de Dans Paris, certains moments pas trop poseurs de La belle bersonne m’avaient attiré vers ce réalisateur) ; je vois plutôt dans la démarche révérencieuse d’Honoré envers ses aînés une fausse piste. Encore une fois, je trouve que Demy revu par lui ne donne qu’une forme cinématographique empruntée, sans âme le plus souvent : un objet de culte qui vient se superposer aux films de Demy lui-même, qui n’a nul besoin d’Honoré pour survivre.

    Globalement, je suis très emballé par ce commentaire pertinent et plein de formules spirituelles ; vu d’ici, ce Tristan V a clairement le dessus sur ses adversaires et laisse le spectacle un peu embarrassant de critiques établis manquant singulièrement d’arguments pour justifier leur choix d’une fidélité sans faille pour le cinéma d’Honoré.

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