Tokyo sonata

Kiyoshi Kurosawa, 2008 (Japon)

La sonate accompagne l’effondrement de la structure sociétale japonaise. Kiyoshi Kurosawa compose une œuvre maîtresse dans laquelle une famille éclate, victime des tabous qui entourent le monde du travail, d’une dignité qu’il faut préserver quoi qu’il en coûte et d’une culture liée à la représentation de la figure paternelle. Parfois les crises sont aussi nécessaires pour permettre un renouveau.

Le traitement des espaces par Kurosawa est d’une totale habileté. Le premier plan nous situe dans un intérieur de maison, une porte-fenêtre est ouverte, le vent souffle sur le rideau et la pluie entre. Un peu affolée à la vue du parquet mouillé, la mère de famille (Haruka Igawa) se hâte pour fermer la fenêtre, marque une pause, puis la réouvre pour sentir l’eau et le vent sur son visage. La caméra est restée au fond de la pièce, face à la porte-fenêtre et lorsque la mère est dans le champ, elle est de dos : son intention reste floue et ses expressions en dehors de l’image. Un espace entrouvert pour que l’air pénètre un peu dans le foyer, c’est ce que chacun souhaite au sein de la famille Sasaki. Lors des repas seulement, le père, la mère et l’enfant sont dans le même cadre, doublé par celui de l’étagère derrière laquelle la caméra se place. Le cinéaste cloisonne les espaces intérieurs, laisse peu de place aux membres de la famille coincés dans l’exiguïté imposée par la pluralité des cadres. A cette étouffante compartimentation des espaces s’ajoute l’incommunicabilité. Les repas sont habituellement des moments d’échanges, eux ne parlent pas et seuls le tintement des baguettes sur les bols et les bruits de bouche gênent le silence. Le grand frère, lui, reste dans sa chambre, rentre plus tard ou n’arrive pas du tout, il n’est déjà plus avec eux.

Les crises de chacun sont donc des occasions de faire éclater les cadres et d’ouvrir les espaces. Takashi, l’aîné (Yû Koyanagi) veut entrer dans l’armée, ce qu’il fait sans l’accord du père. Kenji, le cadet (Kai Inowaki) veut prendre des cours de piano, ce qu’il fait sans l’accord du père. Le père dont l’autorité est brisée vient de perdre son emploi et cache à tous une situation qu’il estime avilissante. Kaneko, la mère (Haruka Igawa), profite de se faire enlever par un cambrioleur pour fuir un instant sa vie. Leur course s’achève sur un horizon au bord de l’océan.

La société esquissée dans Tokyo sonata n’est avant les dernières scènes pas très optimiste. Quand le père est renvoyé de l’entreprise qui l’employait parce qu’elle délocalise son secteur d’activité, il peine à réintégrer les flux de travailleurs qui traversent les rues à heures fixes. Il rejoint alors d’autres flux, ceux presque figés des files d’attente devant les bureaux d’agence pour emplois ou ceux tout aussi long de la soupe populaire. Deux des sans emplois que l’on croise se suicident : le collègue d’infortune de monsieur Sasaki et le cambrioleur (Koji Yakusho) qui à bord d’une voiture volée laisse des traces sur le sable faisant comprendre son triste sort. Pourtant la lumière qui par endroits scintille, les scènes amusantes de la mère qui vient d’obtenir son permis et se voit contrainte de conduire une voiture volée, ainsi que les quelques notes pianotées par Kenji suscitent un espoir. La séquence qui clôt le film est sublime. Dans un espace retrouvé (les hauts plafonds d’une salle d’audition, le vent souffle sur le rideau), Kenji s’applique à jouer au piano le Clair de lune de Debussy, émerveillant l’audience et ses parents. Le public reste bouche bée jusqu’à la sortie de la petite famille qu’il suit d’un seul regard.

Les Sasaki reprennent le chemin ensemble. Le père avait saisi qu’aucune aide extérieure ne pouvait résoudre leurs problèmes (la liasse de billets trouvée est déposée dans la boîte des objets trouvés) et la solution appartenait à la famille seule.

Tokyo sonata est beau par sa plastique, ses personnages, son sujet. Par ailleurs, une transpiration fantastique suinte parfois du film (jeu sur les lumières après un cauchemar devant le poste de télévision, la mère les deux bras tendus vers le ciel), ce qui n’étonne pas de la part du réalisateur de Kaïro (2001) et de Séance (2004). Tokyo sonata a été réalisé en 2008 et bien qu’il précède la crise mondiale dans sa fabrication, il semble en être un brillant témoignage*.

* En dépit des signes de reprises affichés dans les années 2000, l’économie japonaise ne s’est jamais remise des forts déséquilibres qui l’ont frappée à la fin des années 1990. Peut-être peut-on voir dans cet argument une explication à la contemporanéïté accidentelle entre le propos du film et la crise internationale.

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