Suite armoricaine

Pascale Breton, 2015 (France)

Suite armoricaine


RENAISSANCE


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Qu’advient-il de nous si l’on oublie qui l’on a été ? C’est en substance la question posée par Pascale Breton et qui au tout début du film est énoncée par Françoise enfant. Françoise et Ion ont un différent avec leur passé respectif. Il y a des années que l’étudiant en géographie (Kaou Langoët) a rompu avec sa mère devenue ivrogne et vagabonde, encombrante à tout égard. Ion est pourtant bien son fils, avec une dose de punk dans les veines et une part de déraison suffisante pour conduire sa vie à la ruine. Abandonnée de Mnémosyne, Françoise (la comédienne Valérie Dréville simple et lumineuse dans ce premier rôle) ne parvient pas à honorer la promesse qu’elle s’était faite toute jeune fille (« Il faudra que je me souvienne, de moi, maintenant. Sinon… Sinon… Où est-ce que je serai passée ? » ). Entourées de livres et cernées par les arts, réfugiées au sous-sol de la bibliothèque universitaire et au musée des Beaux-Arts, faisant encore du son (langue et musique) un territoire à proprement parler, les deux âmes n’en errent pas moins sur les rives du Léthé. Dans une première partie, toutefois, Ion a du temps à rattraper sur Françoise, c’est pourquoi en amphi la conférencière semble décrire, Nicolas Poussin à l’appui, l’Arcadie du garçon tout autant que son propre paradis perdu. Plus tard, sur le Styx de Patinier, dans un entre-deux qu’il va bien falloir quitter, c’est à la fois le professeur et l’étudiant que l’on pourrait installer dans la barque du nocher et que ce personnage au geste indolent, intrigué par ce qui se passe du mauvais côté, pourrait parfaitement symboliser.


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Suite à différents décrochages narratifs et à d’imperceptibles retours en arrière (l’introduction de l’un ou l’autre des points de vue complémentaires au récit autant que les brèves hésitations qui en définitive conduisent à une complète affirmation), Françoise et Ion mettent du temps à se trouver. C’est pourtant leur rencontre qui, à la manière d’une alchimie ou d’une pratique magique associant les simples en une sorte d’amulette pour chasser trouble et phobie, facilite la réémergence des souvenirs et les aide à se réconcilier avec leur passé. C’est grâce à leur rencontre que devient possible, de manière magique, le retour d’une présence (mère ou grand-père), et plus stéréoscopique la restitution d’un territoire, d’un foyer, par lequel Ion et Françoise recouvrent leur paix intérieure. L’anamnèse introduite après un déplacement dans la campagne où la lumière fait brusquement apparaître leurs figures derrière le pare-brise qui ne reflétait jusque-là que la végétation environnante, après un mouvement de caméra qui dessine un cercle de l’adulte à l’enfant, se tourne vers le ciel avant de revenir vers Françoise, cette anamnèse donc ramène auprès du nouveau né jadis guéri par le grand-père rebouteux et plus tôt annoncé par celui de de La Tour ; finalement pour Françoise et Ion, une commune renaissance. Le dernier plan ouvre d’ailleurs sur un paysage assez beau dominant la courbe d’un fleuve que l’on contemple avec Ion, un paradis retrouvé où le parcours d’une embarcation qui finit par sortir du cadre à droite nous confirme bien, en référence à Patinier, la déception de tous les diables et de tous les coquins de la rive opposée.


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« Mais si on veut bien l’admettre, et qu’on dompte notre mélancolie au lieu de la laisser tout emporter, on peut voir que le paysage est toujours neuf, prêt à être habité ou traversé, comme celui du vaste méandre de l’Aulne armoricaine qui s’offre à Ion et par lequel le film se clôt… mais ne se finit pas. Puisque toujours il y a une suite. » [1]


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Dans ce très beau film sur le temps et l’identité, on s’intéresse aussi à la représentation de l’espace. Il n’est pas besoin de savoir que Pascale Breton a suivi des études de géographie [2] pour s’apercevoir de la vive attention accordée aux lieux ainsi qu’au parcours de ses personnages à travers eux. Par exemple, d’une façon surprenante, les immeubles de la cité étudiante de Villejean et des alentours de Rennes sont parfois, selon le point de vue et le cadre adoptés, plongés en pleine végétation [3]. L’impression presque fantastique qui s’en dégage, l’émergence des bâtiments d’une forêt géante et, dans ces plans-là, la lumière crépusculaire du ciel contribuent à l’étrangeté diffuse du film. Et puisque Suite armoricaine définit une identité régionale forte (autour de la langue, de la culture, de l’histoire contemporaine du territoire), ces lieux aux mystères inattendus (que vient conforter le rêve d’un Sphinx noble et monumental en pleine ville) ne manquent pas de raviver chez le spectateur le souvenir des bois enchantés du folklore breton. De même, l’étudiant (Klet Beyer) venu chercher Françoise pour enregistrer son rêve et ses souvenirs afin de nourrir un projet ethnographique curieux de magie et d’un vocabulaire vernaculaire oublié, paraît vouloir donner une suite aux contes et légendes celtiques [4]. Pour revenir à la géographie, la réalisatrice inverse aussi les notions de centre et de périphérie : Paris (où enseignait Françoise avant de changer de poste) devient la périphérie de Rennes et à son tour la métropole bretonne devient la périphérie d’un lieu plus important aux yeux de Françoise. Les personnages retrouvent donc la paix in extremis, loin des villes, dans un espace rural aux confins de la Bretagne, dans la ferme du grand-père perdue dans le Finistère. Le fait que Françoise renoue à cet endroit avec le souvenir de l’aïeul nous permet de faire une comparaison avec un autre film superbement géographique, Pompoko de Takahata (1994). La comparaison pourrait paraître incongrue tant le dessin animé japonais appartient à une tout autre culture. Pourtant, dans son film, Takahata fait du lien avec les racines rurales (et plus généralement avec la nature) la condition sine qua non pour ne pas rompre les relations entre les générations (on voit une vieille mère disparue réapparaître sous les yeux de sa fille alors que la ville nouvelle de Tama se revégétalise grâce à la magie des tanukis). En ces lieux, souvenirs perdus redevenus limpides après la réappropriation d’un territoire rural oublié, Pascale Breton et Isao Takahata s’accordent parfaitement. Ailleurs, d’autres paysages de ville (la circulation dans le campus de Villejean, les vues aériennes de Rennes, notamment depuis le balcon d’un appartement au sommet de la tour des Horizons remuée par le vent) prouvent que la ville en général peut être filmée différemment et que cette matière urbaine, source de surprise, de fantastique et de romanesque (à Paris comme en province), demeure encore sous-exploitée.


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Comme Les combattants de Thomas Caillet (2014), Marguerite et Julien de Valérie Donzelli (2015), ou Trois souvenirs de ma jeunesse de Desplechin (2015), avec lesquels Suite armoricaine partage les saillies de la jeunesse et toute l’audace, le deuxième long de Pascale Breton (après Illumination en 2003) ravit donc par son souffle romanesque et ses énigmes de l’intime qui, loin de toute sophistication, toujours ramènent à la terre et aux êtres qui en dépendent, toujours ramènent à l’essentiel.



[1] Extrait du dossier de presse.
[2] Pascale Breton a fait une maîtrise dont le mémoire portait sur un aménagement territorial au Burundi.
[3] A nouveau dans le dossier de presse, la cinéaste explique que le campus universitaire avait « la mesure idéale entre l’architecture urbaine et végétale (qui perdait de sa hauteur, sauf aux moments voulus) et les (nombreux) personnages ».
[4] Ces mots en breton devant la caméra nous font établir une correspondance avec Le bouton de nacre (2015) dans lequel Patricio Guzmán rapporte quelques mots du langage oublié des derniers Indiens de Patagonie. Pascale Breton fait d’ailleurs elle-même la comparaison : « je fais partie de la première génération de ma famille à ne pas parler breton. Et ce n’est pas la même chose que de ne plus parler l’arabe ou l’italien de ses grands-parents, langues qui continuent de vivre ailleurs. C’est plus proche de ce que peuvent ressentir certains Amérindiens. Un monde, une culture, se fait submerger sous nos yeux, et notre enfance avec ».

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