SPLIT

M. Night Shyamalan, 2017 (États-Unis)

Le vent de Phénomène (2008) avait fini par nous faire croire au dernier souffle d’un réalisateur que nous apprécions pourtant particulièrement. Les grosses productions qui avaient suivi, Le dernier maître de l’air et After Earth (2010-2013), étaient rapidement apparues comme les deux erreurs d’une période d’égarement, des échecs financiers autant que critiques. Passé ce douloureux diptyque, et afin de retrouver un peu d’estime, M. Night Shyamalan avait signé en 2015 une série produite par la Fox (Wayward Pines), ainsi que The visit. Retour à l’écriture et à une production beaucoup plus modeste, changement de producteur avec Jason Blum (après la Columbia et Paramount), The visit apparaissait pour le réalisateur de Sixième sens (1999) comme le film d’une réappropriation, d’un projet et de ses moyens. D’après ce qu’on a pu lire à son propos, le film était apprécié mais souffrirait toutefois de ne pas totalement appartenir à son réalisateur et, peut-être par manque d’assurance, de se protéger derrière une forme d’ironie, un détachement certain. Peu importe, Blum toujours à ses côtés, Shyamalan se relève.

Split porte en lui quelque puissance maline nouvelle. Le réalisateur nous raconte d’abord une légende, une histoire à faire peur, comme celle par exemple entendue dans Le village (2004), quand les sages d’une communauté défendaient quiconque de s’aventurer par-delà les bois. Cette fois, la bête ne guette plus, elle approche. Dans les sous-sols d’un lieu qui n’est que plus tard identifié, l’antre même du monstre aussi bien que le labyrinthe mental de son hôte, on attend la venue de cette créature terrible, prête à dévorer les jeunes filles qui lui seront offertes. La bête sauvage et puissante est tapie dans l’ombre, cachée derrière toutes les personnalités de Barry (James McAvoy). Car, Barry, Jade, Hedwig, Kevin… cet individu singulier et pluriel à la fois, est atteint d’un trouble dissociatif d’identité. Le docteur Karen Fletcher qui le traite (Betty Buckley, le professeur bienveillant de Carrie, De Palma, 1976) est spécialiste de la question et a déjà pu observer chez lui 23 personnalités différentes. La bête pourrait bien être une vingt-quatrième émanation de son être, à laquelle d’ailleurs Dennis et Patricia, les plus déséquilibrées de ses personnalités, vouent un culte. « La Horde », comme Barry est surnommé en raison de ses personnalités multiples, se place ainsi sous la protection d’une créature des profondeurs et lui présente des vierges en offrande (« la nourriture sacrée »).

Enfanté d’un ancien mutant (le professeur Xavier de X-Men: first class, Vaughn, 2011), ce dévoreur de chair ne voit le jour qu’après une très grande peine. En vérité, il n’est que la traduction physiologique d’une atteinte psychologique, une manière de se défendre, l’expression d’un corps qui cherche à avaler le mal qui le détruit. La manifestation tératologique de Barry ou Dennis, même trouvée le museau dans les entrailles de ces vierges sages, n’est pourtant pas la plus cruelle. D’autant que troublée, la Horde se trompe de cibles. D’autres minotaures trouvent issue dans leur propre labyrinthe et viennent à paraître, d’autres ogres et Barbe-bleues sont plus à craindre. Ainsi, la mère du petit Kevin un crochet en main cherchant à déloger l’enfant sous le lit. Ainsi, l’oncle de Casey capable d’horreur qu’il n’est plus possible d’exprimer. Au milieu des grands fauves, après avoir traversé le chemin qui l’a ramenée vers la lumière, Casey (Anya Taylor-Joy, à qui Shyamalan respectueux des codes du genre n’ôte jamais le dernier pull) se fige de savoir que son oncle s’apprête à la retrouver sauve… à défaut d’être vraiment saine. Ce qui plaît dans cette issue, c’est toute la puissance vengeresse du hors-plan. Et si la bête surgissait à présent derrière les traits de Casey ? Et si la victime innocente se muait à son tour en dévoreur de chair capable d’ouvrir des gouffres infernaux et d’y projeter ceux qui de son enfance l’ont privé ? Et si le monstre né des souffrances endurées devenait désormais mutant ou super-héros, sauvage mais puissant, dérobé mais intrépide, flétri mais incassable.

Split raconte la démultiplication d’un personnage à l’intérieur d’un récit démultiplié (tant par les flash-backs que par des décors très cloisonnés), lui-même comme une bête changeant de peau, thriller pour adolescents, puzzle maléfique, révélateur d’une franchise de super-héros plus défaillants et plus humains, la race humaine est à l’aube d’un nouveau twist, et des bris d’un miroir renversé la bête de l’ombre surgit.

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