Sicario

Denis Villeneuve, 2015 (États-Unis)

Sicario

D’une banlieue pavillonnaire sous le soleil blanc de l’Arizona jusqu’aux ténèbres des galeries traversées entre États-Unis et Mexique, par les espaces et la lumière, Denis Villeneuve travaille la métaphore. Le mal est partout et envahissant. Au point même qu’une imagerie macabre vient à peser sur Sicario : des plans insistants et inutilement répétés sur des cadavres retrouvés emballés derrière les murs fragiles d’une villa de narco-trafiquants ou ces corps torturés et amputés pendus à un pont en pleine ville (Seven de Fincher, 1995). Le mal est donc partout, l’action brute et efficace et, le mal par le mal, les moyens mis en œuvre pour lutter contre le crime complètement illégaux. Il en est ainsi, plus on s’approche de la frontière mexicaine, moins la loi a de prise et plus les criminels contaminent par leurs méthodes celles de leurs poursuivants.

L’agent du FBI Kate Macer (Emily Blunt) est volontaire pour participer à un groupe d’intervention d’élite qui a pour objectif de faire tomber le chef du cartel de la drogue à Juárez, de l’autre côté de la frontière. Cependant, habituée à commander au milieu de ses hommes, sa place n’est plus tout à fait la même dans la brigade spéciale. Dirigée par le parfaitement trouble Matt Graver (Josh Brolin) et le mystérieux et inquiétant Alejandro (Benicio Del Toro), le groupe d’intervention a une fâcheuse tendance à distancer la jeune femme et à constamment la laisser en retrait de l’action (tire-t-elle un seul coup de feu ?). Le territoire est partout celui des loups et la jeune femme, exclue de la meute, est prier de s’en écarter. C’est comme si Villeneuve ou Taylor Sheridan, le scénariste, avaient créer un personnage féminin fort sans jamais lui donner l’occasion de faire la démonstration de cette force, un personnage féminin fort mais retenu et comme ligoté. On ne sait donc plus très bien pourquoi Emily Blunt est là. Et elle non plus. Une vague explication procédurière est signalée (la nécessité de la présence d’un agent du FBI pour pourvoir agir), mais la femme n’est plus qu’une spectatrice assise à nos côtés et finalement, dans la dernière scène, consignée chez elle.

Dans ses entretiens, le réalisateur québecois relève bien les audaces du scénario qu’il adapte. Sheridan prend en effet des « risques », par exemple quand après une heure de tensions soutenues (tout le savoir faire de Villeneuve à l’écran), il accorde une étonnante pause à son personnage. Et voilà l’actrice en train de siroter une bière et de draguer comme si le film à cet endroit venait de s’interrompre brusquement. Pourtant ce qui dérange n’est pas tant de casser un peu maladroitement le rythme de l’action, c’est de nous faire croire que l’on s’intéresse assez au personnage pour la faire vivre en dehors de l’intrigue. Car à la fin de la pause, quand Kate Macer vient d’être sauver des pattes d’un jules traître et étrangleur par Alejandro, on comprend que la jeune femme n’était qu’un appât dans cet intermède et que tout ceci n’était qu’un leurre. Une autre des audaces du scénario est de changer de point de vue aux deux tiers de l’histoire et donc de suivre le sicaire mexicain dans sa terrible vengeance. Là, l’argument Blunt est tout bonnement abandonné après usage.

L’image en revanche est impeccable et le travail de Roger Deakins, qui était présent sur Prisoners (2013), est toujours assez superbe (Deakins est entre autres le directeur de la photographie des frères Coen depuis Barton Fink, 1991). De façon générale, Denis Villeneuve apporte un soin particulier à l’esthétique de ses plans. On retiendra notamment les impressionnants survols de paysages (les vues aériennes sur la frontière et celles qui plongent sur la ville de Juárez) ou un plan très réussi qui laisse les personnages s’enfoncer et disparaître dans le crépuscule. Au final, il est possible que le réalisateur d’Incendie (2010) ait pu trouver quelque chose à dire de plus que Traffic (Sodergergh, 2000) sur la lutte contre le narco-terrorisme à la frontière mexicaine. Cependant, le problème est vraiment scénaristique et les partis pris à l’écriture, qui n’ont néanmoins qu’assez peu dérangé les critiques, entraînent de trop gênantes maladresses pour que le film soit réellement apprécié.





Dvd sorti le 8 février 2016 et distribué par Metropolitan Filmexport.
Critique Cinetrafic :
– film à gros budget
– dans le top des thrillers

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2 réflexions au sujet de « Sicario »

  1. Dans l’ensemble, j’ai bien aimé ce film bien rythmé, qui possède une mise en scène efficace et plus généralement intéressant. Mais comme toi, je trouve le personnage de Blunt totalement à côté de la plaque, incohérent, voire même pas réaliste. Elle m’a vraiment gonflée !

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