Rogue One: a Star Wars story

Gareth Edwards, 2016 ( États-Unis)




LE SUPERBE EPISODE NÉCROPHILE


Les vivants meurent, les morts reviennent, Rogue One est l’épisode nécrophile par excellence. Au-dessus de tous et toutes, il y a Vador l’astre sépulcral, celui dont l’habit fait tombeau, outre-noir brillant au fond des ténèbres, retrouvant de sa superbe, enfin, et faisant oublier le visage humain qui en avait ôté tout le mystère. Il projette son ombre sur ses victimes comme le Nosferatu. Du fond du couloir il anéantit toute vie, un sabre rouge au bout du bras comme une faux. Très peu présent à l’écran, il est pourtant à lui-seul une éclipse totale.

Avant tout Nouvel espoir, l’Étoile Noire se profile à l’horizon, lune géante édifiée pour détruire des mondes, véritable arme d’anéantissement conçue par un scientifique repenti. Galen Erso (Mads Mikkelsen) est à l’image en effet de ces physiciens soviétiques et américains qui après 1945 et durant la Guerre Froide avaient réalisé avoir surtout servi la Mort. Pour contempler L’Étoile Noire depuis la planète Scarif, Jyn Erso et Cassian Andor, les deux grands héros troubles du film (Felicity Jones et Diego Luna). Cassian Andor est un officier rebelle, opposé à l’Empire. II n’hésite pourtant pas à éliminer toutes les personnes susceptibles de le gêner personnellement ou qui ferait obstacle à sa cause. A l’instar de Leia, Jyn Erso est quant à elle la fille d’un ministre de l’Empire. Mais contrairement à Leia, Jyn paraît n’être là que par hasard. Fille captive, elle retrouve sa liberté grâce aux rebelles mais ne s’engage pas de suite. Elle les sert mais n’accepte qu’un rôle d’ « intermédiaire ». Elle est une nébuleuse qui peine à retrouver la lumière… Jusqu’au magnifique « Save the rebellion, save the dream » de Saw Gerrera (Forest Whitaker), que l’on pourrait presque croire adressé au réalisateur lui-même. Leur mission accomplie, peut-être sur les rives d’un Styx, Jyn Erso et Cassian Andor font face à l’Étoile Noire. Jyn ne court plus sur la plage, ce qu’elle faisait dès l’ouverture du film. Elle a cessé de fuir. Sur la plage, Jyn et Cassian qui ont à peine eu le temps de se découvrir, de s’apprécier, guère de s’aimer, attendent simplement la mort. Celle qui balaye Scarif de la galaxie, mais personne cette fois, sauf le spectateur, pour ressentir à travers la force la pesanteur soudaine des vies disparues.

Gareth Edwards cultive le funeste. Il introduit dans les uniformes de quelques soldats des casques très ressemblant à ceux des GI et fait un lien surprenant, car assez direct, avec les débarquements de la Seconde Guerre mondiale. Ces troupes-là, ces rebelles, sont sacrifiés pour permettre à Luke Skywalker et aux siens de porter un coup fatal à l’Empire dans l’épisode suivant. Les héros troubles Jyn et Cassian disparaissent, ainsi que ce duo de savoureux illuminés Chirrut Imwe et Baze Malbus (incarnés par Donnie Yen et Jiang Wen) que l’on regrette davantage encore. En outre, Rogue One ne se contente pas de faire disparaître les vivants, ce que l’on a dit, il ramène également les morts à la vie. Au sens figuré : Vador personnage dénaturé et perdu dans L’attaque des clones et La revanche des Sith (Lucas, 2002 et 2005). Et au sens propre : le retour à l’écran de Peter Cushing, acteur décédé en 1994, ayant incarné le Grand Moff Tarkin dans La guerre des étoiles de 1977 et de retour sous des traits digitaux au rendu extrêmement réalistes. Le cinéma est un art nécrophile, en témoigne sa capacité à faire vivre et revivre ses fantômes. Cependant, rares sont les films qui ont porté l’idée si loin et de façons si variées.

Par ailleurs, toute la beauté de Rogue One n’est pas seulement dans cette audacieuse nécrophilie. A la manière de J. J. Abrams dans Le réveil de la force (2015), Rogue One offre aussi de superbes moments, collision de croiseurs interstellaires, apparition de quadripodes impériaux et X-Wings virevoltant. Plus beau encore, sa capacité à ne conserver aucun des héros suivis, à nous plonger dans les ténèbres d’un Empire à son apogée, cela sans jamais toutefois nous faire perdre espoir. Se démarquant de tous les autres épisodes réalisés à ce-jour, Rogue One entretient plus que jamais le mythe et « sauve le rêve ». Grâce à Abrams, on acceptait le sabre tendu par Rey à la fin du Réveil de la force. Grâce à Edwards et à son spin-off, dans un épisode aussi fort que l’était L’Empire contre-attaque (1980), voilà nos envies de Star Wars définitivement ressuscitées.

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4 Replies to “Rogue One: a Star Wars story”

  1. Nul besoin de sauver le rêve si on en juge par la longue file de clones venus donner leur obole au culte étoilé. Si j’adhère pleinement à l’éclipse totale parfaitement traduite dans ton premier paragraphe, et me sens emporté à mon tour par ta prose inspirée et à la passion ravivée, j’eus bien des difficulté à adhérer aux manigances conspiratrices de cette poignée de rebelles sortie d’une ligne de background. La faute sans doute à un réalisateur à mon sens bien moins talentueux que ne l’est Abrams, et à son goût prononcé pour la nécromancie numérique.

  2. Très belle analyse Benjamin, je te rejoins complètement. J’ai beaucoup aimé ce film. Beaucoup de clarté et de lisibilité à l’image, aussi bien dans les scènes posées, que dans les scènes d’actions. Je l’ai préféré au 7 de mon côté.

  3. Cela fait plaisir de lire des avis très positifs sur Rogue One car le film divise ! Il déçoit ou laisse indifférent dans mon entourage : « on ne s’attache pas aux personnages et puisque tous meurent, l’épisode ne compte pas pour grand chose », c’est un peu l’idée…

    Pourtant, sans dévaluer davantage le Réveil de la force, Rogue One a un scénario qui tient bien mieux la route et ses personnages se démarquent de tous ceux que l’on a déjà vus dans la saga par une autre complexité (après le questionnement d’un stormtrooper dérouté, après l’hésitation d’un fils et l’attirance d’un autre pour le côté obscur, après un cheminement sous influence ou un basculement soudain dans le bon ou le mauvais camp, tout cela dans les précédents épisodes, les personnages troubles de Rogue One par leurs parcours gagnent une complexité nouvelle par des choix assumés, nécessaires ou non, leur permettant d’atteindre des buts parfois estimables).



    Et pour ajouter sur le réalisme guerrier dont le film veut se faire écho, j’ai lu que les studios Disney avaient supprimé du montage final toutes les scènes « les pieds dans l’eau », c’est-à-dire, celles évoquant les soldats durant le débarquement sur les plages de Scarif (voir les images des scènes coupées sur Les toiles héroïques). J’ai aussi vu tardivement qu’il y avait cette affiche promo qui fait du casque dont je parle au-dessus un symbole. Parmi les anecdotes relevées sur Allocine, il est révélé avant la sortie du film quelque chose de l’ambiance, censée se situer « entre Il faut sauver le soldat Ryan, La chute du Faucon Noir et Zero Dark Thirty, soit trois films possédant des scènes d’action aussi impressionnantes que réalistes ». Il semble d’ailleurs que ce soit bien Gareth Edwards qui ait choisi une partie de son équipe, par exemple justement Greig Fraser, le directeur de la photo (Zero Dark Thirty, Foxcatcher…) ou Neil Corbould aux effets spéciaux (Il faut sauver le soldat Ryan, La chute du Faucon Noir…). Après avoir vu le film en salle, je ne crois pas que l’on soit tout à fait dans ces ambiances-là, mais probablement ces parallèles disent-ils quelque chose encore des intentions premières de Gareth Edwards.

  4. Excellente chronique et analyse d’un spin-off qui m’a emporté plus loin que ne l’avait fait l’Episode VII (que je tiens par ailleurs de moins en moins en respect). Par une séduisante mise en scène et un vrai regard sur la rébellion, Edwards a fait d’une parenthèse anecdotique, un maillon essentiel de la saga.

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