François Ozon, 2009 (France)

Libre adaptation de Moth, une nouvelle de la romancière anglaise Rose Tremain, Ricky est un film bien à part dans l’œuvre de François Ozon, un surdoué du cinéma qui aime décidément nous surprendre et surtout ne pas s’enfermer dans un genre bien trop délimité. En témoignent ces métrages aussi éclectiques que la comédie policière façon pièce de théâtre 8 femmes (2002), le film coup de poing sur le couple 5×2 (2004), Le temps qui reste (2005) sur la question de la mort (même si, personnellement, j’avais moins accroché sur ce dernier) ou encore le mélodrame anglais Angel (2007).
Le long métrage se situe dans une banlieue grisâtre et triste. Katie (Alexandra Lamy) vit seule avec sa fille dans un immeuble moche aux cages d’escaliers recouvertes de tags. C’est une jeune femme banale au train de vie modeste, pas très joyeuse, ne prenant pas trop soin d’elle et travaillant dans une usine de la région. Un quotidien loin d’être gai, où les jours qui passent se ressemblent amèrement… Un beau jour, Katie rencontre Paco (Sergi López) à son travail : après une étreinte furtive dans les toilettes de l’usine, ils se revoient et commencent à vivre ensemble. De leur union naît Ricky, adorable petit bébé. Dès lors, le couple bât de l’aile (si je puis me permettre) : Katie se désintéresse de Paco au profit de son nouveau-né et les scènes de ménages se multiplient. Jusqu’au jour où Katie découvre des équimoses dans le dos de Ricky. Elle est persuadée que Paco l’a frappé et ce dernier, ulcéré par de telles accusations, quitte le domicile conjugual. Katie s’aperçoit vite que les bosses naissantes ne sont pas des traces de coup… Mais des ailes qui lui poussent dans le dos ! Ricky est un enfant tout à fait extraordinaire et du coup Katie ne se soucie plus du tout de Paco…
Cette fable fantastique aborde le thème de la maternité et, évidemment, les métaphores sont nombreuses. L’histoire vécue par Katie est probablement la reproduction de sa première histoire d’amour. On suppose en effet que c’est en raison d’une surprotection de son enfant que l’équilibre de son couple s’est cassé et qu’elle s’est retrouvée seule avec sa fille Lisa (Mélusine Mayance), niant même que le père de celle-ci lui manque réellement. Une situation culpabilisante pour l’enfant, car si Katie est seule, c’est un peu de sa faute. Pareil avec Ricky : après la scène dans le supermarché où celui-ci s’envole (« On le trouve où le bébé télécommandé ? ») et que la petite famille est assaillie de paparazzi, elle dit bien : « si on en est là, c’est sa faute ». Le schéma se reproduit avec Paco et l’arrivée de Ricky : son homme est rapidement écarté et l’enfant symboliquement mis en cage. De même, lorsque Paco revient et a pour projet d’aller vivre dans un endroit plus spacieux, pour le bien de Ricky et de tous, elle refuse. Tant pis si le bébé est à l’étroit.
Les ailes de l’enfant sont donc une belle métaphore pour exprimer qu’il grandit, qu’il a vite besoin d’air, d’espace, de liberté pour s’exprimer, s’accomplir… L’impérieuse nécessité un jour ou l’autre de couper le cordon ombilical (symbolisé par la corde que la mère lâche par accident et qui permet au bébé de s’envoler)… Elle le retrouve d’ailleurs en bonne santé et épanoui quelques temps après… Mais Katie tombe à nouveau enceinte : retour à la case départ et au tout début du film, scène qui par conséquent se situerait après la naissance du troisième enfant.
Ricky est attendrissant et on a mal pour lui lorsque ses ailes poussent. Elles ne sont au départ que de petits moignons et deviennent ensuite des ailes de chérubin. Les effets spéciaux signés Pierre Buffin (qui a tout de même travaillé sur Matrix reloaded d’Andy et Larry Wachowski, 2003, ou The dark knight de Christopher Nolan, 2008 !) sont discrets et réussis. Pourtant une incohérence apparaît : lorsque les ailes de Ricky sont sorties (une scène que l’on voit dans la bande-annonce), ce dernier est retrouvé en haut d’une armoire. Il s’est donc envolé, malgré le fait… Qu’il ne puisse pas encore voler ! Car l’apprentissage du vol intervient plus tard dans le film, lorsque des plumes ont poussé. Mais bon, ce n’est pas si gênant !
Ricky se veut faussement léger et la teneur de son message semble bien plus profond que la façon dont celui-ci est transmis. Certes il y a des scènes amusantes, on sourit, voire on rit, mais, dès les premières secondes, on se rend bien compte du drame qui se joue. Le quotidien est filmé de manière crue et sans complaisance (quand Katie, visiblement frustrée, se caresse par dessus son jean en repensant à son amant, ou lorsque le bébé est changé par Paco). Dans un premier temps, la fin m’a laissé un peu sur… ma faim. Mais, dans un second temps, avec un peu de recul, il paraît logique que ce film ne se clôture pas de façon nette et précise. L’histoire de Katie pourrait en effet ne jamais finir, se reproduisant à l’infini (voir plus haut). Une œuvre surprenante dans la manière dont elle est traitée (l’incursion du fantastique dans le réel, un peu à la manière de David Lynch), servie par deux très bons acteurs : Alexandra Lamy est criante de vérité dans ce rôle de mère angoissée (elle est bouleversante dans la scène de début où, les larmes aux yeux, elle demande de l’aide auprès d’une assistante sociale) et Sergi López lui aussi très juste dans la peau de Paco, ours au cœur tendre.
Ludo




MaîtreLudo said
mars 1 2009 @ 1:18
Sergi López avait déjà joué en 2005 dans un film assez proche, Les mots bleus d’Alain Corneau, récemment diffusé sur France3. Il décrit aussi une mère élevant seule sa fille mais, elle, refuse de parler. Deux films pas si différents, même si le sujet est tout autre.