Retour vers le futur

Robert Zemeckis, 1985 (États-Unis)

« GOOD MORNING, SLEEPYHEAD »

Le nom de Spielberg (à la production), puis celui de Zemeckis (à la réalisation) et le tic-tac de l’horloge… Ou plutôt les tic-tac : réveils, pendules, aiguilles nombreuses et cadrans variés, les appareils sont de toutes sortes et de tous âges. Un Harold Lloyd suspendu (Monte là-dessus !, 1923) à côté d’un clocher miniature avec clochette sert d’annonce pour la scène repère du film, celle du point de départ de Marty quittant son rêve, un jour de novembre 1955. La caméra glisse ensuite sur les scientifiques Edison, Franklin, Einstein épinglés au mur et sur la pagaille des étagères ; là un caméscope JVC a été abandonné au milieu des papiers froissés et des tasses à café vidées. Au bruit des horloges est venue s’ajouter la radio qui fait la promotion pour une concession automobile du coin, une machine sans cafetière gaspille son eau chaude, le poste de télé s’allume sur du plutonium volé par des terroristes libyens… La caméra poursuit son long travelling tandis que les inventions, grille pain programmé et robot à pâtée pour chien, concluent cette revue matinale aussi réglée que défaillante ; on notera au passage la place du petit-déjeuner mécanique du Docteur Emmett Brown (Christopher Lloyd) sur un axe temporel entre le repas cadencé de l’ouvrier Chaplin dans Les temps modernes, 1936, et l’ingénieux breakfast à parfaire de Wallace & Gromit, 1993.

Le mouvement de ce plan initial dans Retour vers le futur n’a jamais cessé et la porte recadrée au sol s’ouvre sur les Nike blanches à bandes rouges de Marty, clé sous le tapis et skate à la main (on pense au héros de Spielberg dans Les aventuriers de l’Arche perdue, 1981, la silhouette chapeautée introduite avant le personnage). Les jacks branchés et les gros boutons poussés à fond, le temps d’un accord à tout dégommer et voilà le jeune Marty McFly (Michael J. Fox) filant sur le chemin de l’école sac sur l’épaule et walkman aux oreilles : The power of love (ce sera plus tard le titre Back in time), le genre de titre qu’on connaît bien sans avoir jamais su le nom du groupe (Huey Lewis). Sur sa planche à roulette, accroché à l’arrière d’un pick-up, McFly est cool et nous entraîne : un coucou aux filles de l’aérobic et puis les problèmes avec le proviseur Strickland et la mise en plis de Jennifer.

Ce travelling sur les murs de la maison-labo de Doc n’est pas sans rappeler celui de la première scène de Fenêtre sur cour en 1954, soit quelques mois à peine avant que Lorraine ne fasse de George son cavalier et plus encore. Par ce mouvement de caméra, dans l’appartement de Jeff, Hitchcock distribuait des informations sur son personnage principal et en révélait progressivement l’identité, comme Zemeckis parsème son plan d’informations sur Doc (par les photos, les coupures de presse…). Le premier plan faisait également le lien entre Jeff immobilisé, à cause d’un plâtre à la jambe, et la vue extérieure depuis la fenêtre, suggérant ainsi que le paysage de la cour face à lui peut être vu comme celui de son propre espace mental. Jeff, photographe habitué à l’action, est coincé et s’ennuie. En manque de sensation forte, il croit voir des choses et imagine tout le récit à suspense qui va nous être raconté. Bien que comparable, la réalisation de la scène introductive dans Retour vers le futur n’a pas la même portée. Cette relation entre les deux films n’en constitue pas moins une première indication pour concevoir le récit de Robert Zemeckis (le scénario est cosigné par Bob Gale) comme tout droit sorti de l’imaginaire du héros adolescent. En effet, durant toute l’aventure, plusieurs éléments nous incitent à voir le film sous ce prisme : non plus comme une aventure avec voyage temporel réellement vécue, mais plutôt comme un rêve où parfois les personnages, les décors et les dates se mêlent. Un rêve n’a pas besoin d’être justifié mais le motif principal se rapporte néanmoins à la famille. Sans voir tout à fait sa famille comme une bande de ringards, Marty éprouve de la déception vis-à-vis d’elle. Mère alcoolique, père souffre-douleur, fratrie incapable de se comprendre, incapable de s’entendre. Quel ado dans pareil cas ne rêve pas de changer de famille ? Marty en tout cas est de ceux-là. En fait, on trouve des allusions au rêve quand Marty finit sa première course en DeLorean en 1955. Après s’être tiré de l’épisode de la grange, il se fait d’abord cette remarque : « Get a grip on yourself. It’s all a dream. Just a very intense dream. » En vérité, toute cette séquence s’y rapporte car Marty ne veut pas croire ce qui lui arrive. Quand il se réveille face à sa mère (rajeunie), c’est ce qu’il lui dit : « I had a horrible nightmare. I dreamed that I went back in time. ». Mais il ne s’agit pas que des dialogues (qui ajoutent dans ces exemples une touche d’humour : le personnage est perdu et le spectateur s’en amuse). Même la réalisation de Zemeckis parfois nous laisse entendre que tout cela n’est peut-être pas réel. Lorsque Marty bouche bée débarque pour la première fois dans le centre-ville avec clocher neuf et voitures rétros, on entend le titre Mr Sandman (« Please turn on your magic beam, Mr. Sandman, bring me a dream »), chanson sortie sur les radios en 1954. On pourrait ajouter d’autres arguments (l’ado qui se rêve tour à tour en tombeur, en justicier et en rockeur) ; cette relecture par le rêve n’est toutefois pas parfaite. Le thème est présent mais Zemeckis n’offre pas d’issue rationnelle à son film. Lorraine, sa mère dira tout de même en parlant de Marty, « That’s Calvin Klein ! My God, he’s a dream ! », qui ici s’avère polysémique ; et à la fin du film, après un troisième réveil de l’ado, sa mère encore l’accueille par un « Good morning, sleepyhead » (« petit rêveur » dans la version française).

Retour aux premières scènes. On a à peine traversé le centre-ville, il ne s’est pas passé dix minutes, que déjà Zemeckis nous emballe. Alors que dire après avoir rencontré Doc, voyagé dans une DeLorean trafiquée au nucléaire, mis à plat cet imbécile de Biff et assisté à un anachronique Johnny B. Goode d’anthologie ? Un bref coup d’œil dans le passé pour constater que Télérama ignorait le film, que Première se lassait des productions Spielberg, que Les cahiers étaient loin du vertige déclaré pour ce premier opus en 2016. Tous ou presque passaient à côté. Des décennies plus tard, c’est le futur et on ne se lasse pas de refaire de ce bijou de SF notre présent. Alors bientôt temps et espace se brouillent pour la énième fois… Welcome to Hill Valley, welcome to the eighties.

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