The reader

Stephen Daldry, 2008 (Etats-Unis, Allemagne)




L’IMBECILE METHODIQUE ET L’AVOCAT SENTIMENTAL


Hanna Schmitz place des vies humaines sur un plateau de la balance et son illettrisme dans l’autre et trouve davantage de poids à ce dernier. Michael Berg place la parenthèse heureuse qu’il a connue avec elle à 15 ans sur sa propre balance avec toute la nausée éprouvée quand il découvre bien plus tard, lors de son procès, les crimes auxquels elle a participé en tant que gardienne SS à Auschwitz. Malgré l’effondrement éprouvé, Berg décide de ne renoncer ni au bonheur connu jadis ni de pardonner les décisions incompréhensibles prises par cette femme durant la guerre. Un déplacement dans le centre de mise à mort d’Auschwitz ne lui donne pas davantage de réponse que l’écoute attentive des témoignages au tribunal. Il y attend une explication, une issue qui jamais ne se présente et se retrouve empêché face à un vide. Une énigme qu’un œuf vient très étrangement illustrer ; détail placé au tout premier plan d’une scène et mis en valeur comme sur une nature morte. C’est aussi le cas de la petite boîte de thé prise au bourreau et, trophée ou souvenir, dont on ne comprend pas tout à fait le statut. Comme des indices peut-être, tous les livres partagés viennent nourrir la réalité vécue par ces amants singuliers tout aussi bien que se confronter à elle. L’Odyssée crée l’aventure. Lady Chaterley brave l’interdit. La dame au petit chien soumet le garçon et rassure l’adulte. Tous ces livres créent de la fiction autour d’un amour difficile à accepter, plus encore à assumer. Alors autant le plonger dans l’imaginaire. Et puis quelle différence cela fait-il avec le souvenir ?

Tout. Dans ce cas-là la différence est absolue au contraire, ce que lui rappelle la mémoire de la Shoah.

The reader manipule les inconciliables. Le film irrite et inspire le rejet. A cause des violons, de la performance de Kate Winslet déplacée sur un tel sujet, à cause de la visite de Ralph Fiennes mise en scène sur les lieux du génocide. Et pourtant, on se laisserait presque séduire par l’étrangeté de la relation entre les deux personnages. On serait presque intrigué par leurs douleurs secrètes et respectives. On serait presque touché par la réussite de cette imbécile méthodique qui, du fond de sa cellule, croit éviter l’opprobre en apprenant à lire. Ou par la ténacité de l’avocat sentimental qui cherche par tous les moyens à accomplir une bonne action et ainsi redonner du sens à sa liaison passée. Mais à reconsidérer l’ensemble, si l’outrance des émotions (par la musique, les situations, le grimage et le jeu des comédiens) aurait eu tendance à s’estomper, il est malgré tout difficile de passer outre l’indécence suscitée par les images (la romance poussée jusqu’au lit juxtaposée au questionnement insondable de Berg à Auschwitz) et par la volonté de fondre un récit aux artifices grossiers avec la réalité sensible de ce lieu d’Histoire.

4 commentaires à propos de “The reader”

  1. Ralph Fiennes est vraiment un grand acteur, et même s’il a fait plus de second rôles que de premiers, sa filmographie est impressionnante: à l’affiche également dans le dernier Harry Potter (David Yates, 2009 ; vu… et toujours l’impression de voir le même film !), Bons baisers de Bruges de Martin McDonagh (2008), très bonne comédie noire et puis de nombreux autres très bons films, The constant gardener (Fernando Meirelles, 2005), Le patient anglais (Anthony Minghella, 1997), La liste de Schindler (Steven Spielberg, 1994)…

  2. The reader partage les critiques. Parmi ceux qui n’ont pas aimé, certains disent sa mollesse (Vincent Malausa dans Chronicart, Pierre Murat de Telerama), d’autres comme Danièle Heimann ont fait part de leur abjection pour la mise en scène de Daldry (Le masque et la plume du 26 juillet 2009).

    Le premier problème est moral, celui de l’horreur esthétisée (des plans concernant une visite d’un camp de concentration).

    La liste de Schindler avait dérangé en particulier à cause d’une scène de douche qui plaçait le spectateur tantôt du côté des bourreaux, tantôt de celui des victimes (qui, par ailleurs et selon certains, après casting, ne se trouvaient pas parmi les plus laides). La production hollywoodienne depuis les années 1990 aurait-elle à son tour du mal à aborder le thème de la Seconde Guerre mondiale et de ses atrocités lorsqu’elle spécifie dans ses notes d’intention « film beau et grave » ? Et à voir ce Liseur, y a-t-il vraiment matière à protester comme en 1961 Rivette sur Kapo de Pontecorvo ?

    Pour un rapide exposé sur la représentation de la Shoah au cinéma, voir le site pédagogique Art et culture à propos de Train de vie de Radu Mihaileanu (1998).
    Pour creuser davantage le sujet, voir la présentation de la Cinémathèque lors de leur programmation « Le cinéma et la Shoah » (9 janvier-2 mars 2008).

  3. Bonjour, The reader est en effet un beau film émouvant où on assiste à l’éclosion d’un talent : le jeune David Kross absolument épatant. Mais le maquillage pour vieillir Kate Winslet n’est pas à la hauteur. A part ça, il faut lire le roman. Bonne après-midi.

  4. Le roman passe mieux. Pour pouvoir regarder ce film, j’ai attendu que Arte le diffuse et j’ai donc pu le mettre en version allemande. C’était inconcevable pour moi de regarder ça en VO anglais ahahaha !

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