Poissonsexe

Olivier Babinet, 2019 (France)

Olivier Babinet ouvre sur une réalité, notre monde se meurt, mais y mêle la fiction de Daniel le biologiste. Alors que tous les poissons ont disparu des océans, les humains poursuivent leur vie et gardent leurs petits tracas à l’esprit. Interprété par Gustave Kervern, toujours bonhomme et souvent blasé, Daniel a déjà la chambre d’enfant, les lumières douces et le mobile. Il s’imagine un gosse dans les bras, mais ne croit plus depuis longtemps à sa rencontre avec une des possibles, mais trop rares, célibataires alentours. D’ailleurs, son dossier d’adoption non plus ne passe pas. L’amour est donc aux yeux de Daniel un futur flou et l’enfant dans sa tête baigne avec tous les poissons disparus des mers et des océans. Seulement, à force d’y penser, l’idée émerge. Sur cette plage de la Manche, avec ses petites pattes et un corps tout rose et visqueux, l’axolotl avance doucement. Pas vraiment un poisson, pas non plus un enfant, mais une bestiole entre le batracien et le reptile ; un animal étrange avec lequel échanger des regards curieux, halluciner et… discuter.

Contrairement à Miranda, la dernière baleine au monde qui file droit pour s’échouer, Daniel suit un chemin assez compliqué. Lui aussi manque plusieurs fois de se planter dans le décor et de s’échouer sur une plage. Mais le désir de devenir père, et plus généralement d’aimer, le tient à la surface. Ses recherches scientifiques le confrontent un peu par hasard à Nietzsche, tandis que son engourdissement sentimental lui fait vaguement espérer un truc du côté de Full Moon, puis lui fait aussi remarquer Lucie aux cheveux roses (India Hair), la serveuse de la station service multi- services. Et Lucie le tire des pattes d’Eva, la chef du centre océanographique qui l’a pris dans ses filets (Ellen Dorrit Petersen). Rien de droit, Daniel décide, revient sur sa décision, hésite, franchit le pas, emprunte parfois des détours, se plante ou parvient presque à son but. Daniel est humain et attachant.

Comme Swagger (2016), Olivier Babinet œuvre à la croisée des genres : anticipation romantique, comédie névrosée et documentaire animalier dystopique avec mystères… Tout ne coule pas de source et un ou deux moments se heurtent à des échanges plus fabriqués, ou moins évidents. C’est comme, dans le film, ce store qui coince ou la vitre de la voiture qu’on ne peut plus descendre. Une ou deux fois ça bloque un peu, mais le scénario plein d’originalité nous ramène aussi très vite au cœur du récit. India Hair et Kervern savent être touchants. Notons également une très belle photo, notamment sur les extérieurs, du chef op Timo Salminen. Avec l’ambystome (la salamandre rose ou bleue, c’est selon, venue des mers), Olivier Babinet a trouvé un drôle d’animal à observer… à moins que ce soit ce drôle d’animal qui nous observe. Complètement en lien avec les questions environnementales, le film, à la fois barré et sensible, interroge à sa manière la volonté des humains de tout contrôler, mais tout autant cette part d’inconnu qui toujours nous échappe.

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