Phénomènes

M. Night Shyamalan, 2008 (États-Unis)

Quelque chose de mauvais pour l’homme se diffuse dans les airs (le ciel se couvre et se noircit dès le générique de début). Ce mal, qui se manifeste en premier lieu dans les parcs de la mégalopole nord-américaine, plonge des foules entières dans une profonde atonie puis les pousse à se suicider. Au milieu de ces corps tombant, un couple en crise, un enseignant amateur de sciences et sa femme un peu égarée, fuit. Entre une histoire phénoménale (pas vraiment un mcguffin comme l’extraterrestre de Signes en 2002) et une simple histoire amoureuse, M. Night Shyamalan paraît hésiter. Pourtant même sans traiter pleinement ces thèmes, la réalisation toujours très maîtrisée de cet admirateur d’Alfred Hitchcock font de certaines scènes de purs moments de cinéma.

Doit-on voir dans le pluriel du titre autre chose que le phénomène « naturel » qui est une menace pour les sociétés humaines et inclure d’autres « phénomènes » portés à l’écran, celui de l’amour et celui de la violence des hommes ? Ou doit-on l’ignorer en raison d’une traduction aléatoire du titre anglais The happening (littéralement, « ce qui arrive ») ? Plutôt que seulement à une catastrophe sensationnelle, il est évident que Shyamalan est attentif aux hommes, à leurs relations, à leurs façons d’aborder et de résoudre les problèmes. Leurs liens ont de la valeur et lorsque deux personnages se prennent par la main, le geste est souligné par un gros plan (les personnages se prennent par la main, s’entraînent, se guident aussi dans Le village, en 2004). Au cœur de Phénomènes, un couple, Elliot et Alma (Mark Wahlberg et Zooey Deschanel), fait donc tout le récit. Une enfant leur a été confiée (« si tu prends sa main, tu en es responsable » lance le père à Alma) et c’est presque une cellule familiale (comme dans Signes) qui est observée tout au long du film. La famille est même un temps élargie à deux adolescents qui ne font pas long feu parce que pris de colère l’un deux crie et frappe à coup de pied dans une porte qui reste désespérément fermée. Leur comportement appelle la violence et leur mort à tous deux est brutale et surprenante.

Lorsque la mort est mise en scène, elle l’est de façon efficace : dès les premières images, dans un assez gros plan de trois quart haut, une jeune fille retire son pic à cheveux et se le plante dans la carotide, médusant le spectateur. D’autres scènes sont source d’effroi : un pistolet au centre de l’image est posé sur le bitume (la caméra est au sol) et sert à deux ou trois suicides enchaînés, les corps filmés en contre-plongée qui se jettent d’un immeuble en chantier, le crash d’une voiture, l’effrayant chemin des pendus… A chacune de ces morts, le spectateur est aux premières loges et se place directement en voyeur, ce qui se perçoit d’autant plus lorsqu’un suicide un peu ridicule, très série B (un homme se fait arracher les bras par des lions), est montré à travers l’écran d’un téléphone portable. Une autre fois, jamais la caméra ne se détournera d’un suicide à la tondeuse. Par ces multiples saynètes, est-ce vraiment l’horreur que Shyamalan souhaite susciter, ce qu’il fait habituellement de façon détournée ? Ou bien est-ce le thème de l’insertion de la violence dans le quotidien qui est évoqué ? En plus de ces effets d’hémoglobine, le réalisateur recourt à des procédés qu’il maîtrise pour entraîner la peur : des effets brusques dans lesquels l’apparition d’une image lentement redoutée accompagnée d’un fracas sonore fait systématiquement bondir le spectateur de son fauteuil et le chat au plafond (derrière la porte, la vieille femme au doigt accusateur). L’artifice est ancien et agaçant lorsque le film s’y résume. Toutefois, M. Night Shyamalan n’est pas un exécutant lambda et utilise aussi de plus fins moyens : un effet lent dans lequel Elliot, seul dans la maison, entend les coups donnés sur les murs à l’extérieur par la vieille femme, la caméra en travelling latéral suit les déplacements de cette suicidaire et la musique accroît l’oppression ressentie, jusqu’à ce que la femme apparaisse aux fenêtres et les cassent en s’écrasant dessus la tête la première. La peur se saisit de nous plus longuement. Les frissons nous parcourent le corps. Le plan long qui induit une peur rampante est le procédé souvent employé par Kiyoshi Kurosawa. Parmi les films qui ont pu gagner les salles françaises, Séance en 2004 ou, plus tôt en 2001, Kaïro duquel Phénomènes est proche (un couple fuit une ville dont les habitants atteints par une obscure maladie disparaissent tous).

A partir d’un scénario simple, comme celui de La jeune fille de l’eau (2006), M. Night Shyamalan enrichit son récit d’une pluralité de thèmes. Malheureusement, il donne l’impression de ne pas en approfondir un seul, celui du couple ou d’une certaine violence et non pas celui de la protection de la planète puisque le message écologique est très velléitaire et l’explication du phénomène très secondaire (la croyance en l’attaque terroriste est risible et persister à y croire grotesque). En outre, regretter comme Emmanuel Burdeau dans Les Cahiers du cinéma (n°635) qu’un cinéaste ne traite pas mieux un thème dont finalement il se moque est inutile. Parfois désamorcée par des attitudes amusantes (Alma hagarde, Elliot en pourparlers avec une plante verte), l’angoisse créée par Phénomènes est bien réelle et le savoir-faire du cinéaste perpétuelle source de surprises.

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6 réflexions au sujet de « Phénomènes »

  1. J’ai vu le film aujourd’hui et j’ai peu de choses à ajouter à une critique aussi brillante. J’ai toujours, malheureusement comme souvent avec ce réalisateur, une impression d’inachevé. La fin est plutot banale, voire pompée sur 28 semaines plus tard avec l’attaque sur Paris (les Americains continuent décidément à en vouloir à la France). Malgré tout, c’est un film globalement efficace. Le rythme est halletant du début à la fin. Ceux qui reprochaient à Shyamalan son rythme trop lent risquent d’être surpris. En bref, c’est un bon film mais il manque toujours le petit plus pour en faire un chef-d’œuvre. Pour finir, j’ai juste un petit désaccord avec toi sur un détail quand tu affirmes que la croyance en une attaque terroriste est risible dans le film. En effet, quand tu vois que la chaine americaine Fox News donne encore aujourd’hui le risque d’alerte terroriste sur le territoire avec une échelle de 1 à 10, tu te poses des questions sur la crédulité des Américains !

  2. j’ai vu le film il y a quelques jours… Sans être aussi pointue, précise et littéraire qu’Ornelune (respect) voici mes sentiments que je vous livre en vrac :

    Tout d’abord -pour moi aussi- un effet de « déjà vu » avec 28 jours plus tard, un glissement léger s’effectue dans la filmographie pour récupérer un public horreur plus Romero. je ne m’attendais pas à voir des scènes filmées jusqu’au bout de l’action (le mec qui passe sous une tondeuse), j’ai trouvé ça un peu gratuit et pas très subtil (mais pas vraiment gênant non plus), alors que l’effet d’horreur marche autant par la suggestion (de mon point de vue), mais ce n’était pas systématique, du coup ça m’a paru un peu bancal ces traitements différents…

    Deux choses m’ont véritablement étonnées, enfin une seule en fait, le survol scénaristique de deux persos : le frère du héros qui tente de sauver sa femme et la vieille folle qui les héberge.
    – La vieille : il nous fait entrevoir beaucoup et nous montre trop peu. Quel interêt cette poupée sur le lit ? Oui, oui, on comprend ce qu’il veut nous dire, mais à quoi bon tomber dans le cliché ? Elle était très bien folle comme elle était, pourquoi vouloir tout attacher au drame familial, à l’enfance, à la mort ?
    – Quant au frère, il l’abandonne trop vite, il aurait mérité que sa mission de sauvetage soit un peu plus étoffée pour qu’il prenne la consistance qu’il aurait voulu qu’on lui accorde.

    Mais globalement c’est crédible, ça fait froid dans le dos, il n’est pas vraiment question de Dieu pour une fois – dieu merci-. 🙂 J’ai passé un bon moment au ciné. Ça me fait penser que je n’ai pas vu Invasion l’année dernière qui me semblait proche du sujet de ce film, trop proche ? Allez, je vais voir si quelqu’un l’a commenté ici.

  3. M. Night Shyamalan, en panne d’inspiration ou à bout de souffle, ne manque pourtant pas d’air : il fait des films avec du vent !…

  4. Grand admirateur de M. Night Shyamalan, je dirai que cela ne m’étonne plus de lui. Ses films sont géniaux (mis à part La jeune fille de L’eau qui me semble être un film décevant vu son talent). Le scénario du fait de la menace fait froid dans le dos (on se dit « Et si c’était vrai ? »), seul déception dans le casting, Mark Wahlberg n’a rien à faire là, on aurait mieux vu un Jamie Foxx ou un Keanue Reeves. A part ça rien à redire, je kiffe à donf.

  5. Dans Phenomena (1984), Argento met aussi en scène un élément naturel, le fœhn en « Transylvanie suisse », inquiétant au point que l’on se demande s’il n’est pas indirectement responsable des meurtres et des bizarreries qui s’enchaînent (le scientifique précise que c’est un vent qui rend fou).

    Les noms du générique au début ainsi que le titre, Phenomena, s’affichent sur un mouvement ascendant de caméra qui montre le souffle du vent dans les arbres en plein cadre.

    Même si The happening n’y fait pas forcément référence, il y a ressemblance dans la représentation insistante d’une force presque imperceptible, se déplaçant dans les airs et source de violence.

  6. Shyamalan, tout imprégné du cinéma hitchcockien, fait aussi avec The happening comme dans Les oiseaux (1963) : prendre un phénomène naturel incontrôlable pour parler des relations humaines, lancer une agression extérieure sur le noyau familial (Signes, 2001, ou Spielberg avec La guerre des mondes, 2004), une catastrophe qui s’abat sans explication (le plan démiurgique des oiseaux en plein vol où la société humaine apparaît petite et impuissante).

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