La Passion de Jeanne d’Arc

Carl Theodor Dreyer, 1928 (France)

Ses Pages arrachées du livre de Satan (1919) valurent à Dreyer d’être remarqué par la censure. Jeanne d’Arc ne plut pas davantage. Remanié, le film original se perdit. Comme Vampyr avait gagné une aura singulière toute accidentelle, le sort de La passion de Jeanne d’Arc étonne encore. Ses négatifs brûlèrent. On considéra la version de Dreyer disparue jusqu’à sa fameuse redécouverte dans un hôpital psychiatrique, près d’Oslo, en 1981.

Le récit concentre les mois d’audience du tribunal de Rouen de 1431 en une seule journée. Le procès de condamnation de Jeanne est transformé en une « prodigieuse fresque de têtes » (Bazin). En effet, partout, les visages sont en gros plans. Celui offert de Jeanne (« Mademoiselle » Falconetti) et en face les affreuses trognes des juges et des geôliers (Eugène Silvain dans l’habit de l’évêque Cauchon, Michel Simon dans un petit rôle). Seul l’appariteur Jean Massieu, parce que son témoignage est compatissant (1455-1456), garde belle allure (Antonin Artaud, le Marat de Gance dans Napoléon, 1927). A l’arrière-plan, les décors de Jean Hugo sont surtout des espaces vides que des bancs, des casques ou le bûcher ne remplissent pas.

La caméra se déplace pour filmer les clercs (travellings pour les montrer en défilé, zooms pour souligner les expressions inquisitrices et les propos de condamnation). Elle est fixe pour filmer la pucelle ; l’absence de mouvement s’accorde avec ses convictions. La passion de Jeanne d’Arc trouve une place à part entre mystique et réalisme. Le métrage s’ouvre sur un exemplaire des manuscrits qui contiennent les actes du procès et conservés à la BNF. Le titre fait le parallèle avec la condamnation du Christ et sa souffrance. Les visages qui se succèdent relèvent étrangement des deux thèmes. Du réalisme, les détails des peaux en gros plan. De la mystique, Jeanne soumise par la contre-plongée mais dans la lumière et les yeux au ciel. Au-delà, par l’insistance de la caméra sur ses traits, ce sont les croyances de la prisonnière qui se révèlent en filigrane.

Mais que le spectateur reste sur ses gardes car la blancheur des intérieurs ne doit pas tromper. Le procès a bien lieu en enfer, ce que prouvent d’abord les êtres aux gros nez et plein de verrues, mais aussi l’architecture que Dreyer élabore, faite de galeries, de voûtes et de passages souterrains. Les religieux s’enfoncent dans les entrailles terrestres lorsque la caméra place une issue dans un coin inférieur du cadre. C’est la gueule noire du Léviathan qui les avale (on pense au fantastique des Nibelungen de Lang, 1924). L’espace est clos par des grilles et des fenêtres à croisillons. Seuls des escaliers permettent de descendre plus profond (personne ne monte jamais ces marches). L’antre abrite même une salle des tortures. A l’inverse, le bûcher apparaît comme une délivrance : plans de ciel, inserts d’oiseaux en plein vol, nouveau né. Dans la dernière scène, le soulèvement du peuple auquel l’armée répond trahit l’influence d’Eisenstein sur le réalisateur danois (écho au massacre de la population d’Odessa dans Le cuirassé Potemkine, 1925). Alors qu’une dépouille noircit dans les flammes, les heurts marquent le retour aux affaires terrestres.





Bien qu’il n’y ait que peu de choses sur le film, signalons à nouveau l’article de Françoise Michaud-Fréjaville, « Cinéma, histoire : autour du thème « Johannique » », dans Le Moyen Âge vu par le cinéma européen, Les Cahiers de Conques, n°3, oct. 2000, Centre européen d’art et de civilisation médiévale, Conques, 2001, p. 161-183.

5 commentaires à propos de “La Passion de Jeanne d’Arc”

  1. Je n’ai jamais eu l’occasion de voir ce film et je le regrette car il y a plusieurs films de Dreyer que j’aime beaucoup (Vampyr, Jour de colère). J’apprécie également la version de Bresson (il n’y a pas de faute de frappe dans le nom du réalisateur). Et, en plus, si ça fait penser par instants aux Nibelungen
    En tout cas, l’histoire mouvementée des chefs-d’œuvre de la fin du muet est toujours intéressante. On retrouve parfois des films dans les asiles (c’est aussi le cas de La Terre qui flambe de Murnau) et je suppose que cela doit faire, quelque part, sens, ces films devant diffuser leur part d’étrangeté.

  2. Je ne partage pas l’enthousiasme général à propos de ce film, qui est une exagération dramatique et manichéenne du procès de Jeanne la Pucelle.

    Jeanne d’Arc n’est pas le nom de cette dernière, n’en déplaise à ceux qui le croient et le répètent à satiété, et si cela est passé à la postérité, par convention ou par commodité, c’est une erreur qui montre combien l’identité de cette fille est au fond peu respectée. Elle le dit et le répète : « j’ai nom Jehanne la Pucelle » ; c’est son père qui s’appelle Jacques d’Arc, et ce n’est pas un nom de famille, mais un nom de lieu, car l’homme est peut-être né à Arc-en-Barrois ou dans les environs.

    Le procès ne fut certes pas un simple échange entre Jeanne et ses accusateurs, et ne pensons pas qu’elle s’en tira à son avantage dans ces joutes verbales comme le veut la tradition ou l’imagerie d’Épinal. Certes, elle sut répliquer et eut des réponses qui n’admettaient parfois pas de réplique de la part de ceux qui l’interrogeaient, mais elle comparaissait devant des juges qui voulaient absolument la condamner et qui juraient effectivement sa perte. Son appel au Pape ne fut pas suivi d’effet, le tribunal estimant avoir tout le droit pour lui en raison de la présence d’un Inquisiteur dans ses rangs.

    Certes, le film rend bien cette note de terreur que dut faire régner l’accusation, et la peur dans laquelle on maintint Jeanne jusqu’au bout, y compris en lui laissant de faux espoirs au moment de son abjuration au cimetière de Saint-Ouen à Rouen, car elle demanda que si elle reniait ses voix et les reconnaissait comme non inspirées par le ciel, elle pût être placée en prison de femme et pût revêtir à nouveau des habits de femme. Ce bref répit fut trompeur, car on la rendit à la soldatesque anglaise et elle dut reprendre ses habits d’homme pour protéger sa virginité contre les tentatives masculines. On ne sait d’ailleurs comment elle parvint à remettre ces vêtements d’homme, car elle était normalement entravée aux pieds, à moins qu’on ne l’eût contrainte à cela pour plus facilement la déclarer relapse et l’envoyer plus rapidement au bûcher.

    Le film de Dreyer est certes plein de personnages qui font peur, mais il n’est nul besoin d’en rajouter, car Jeanne dut certainement trouver chez ses juges une humanité ordinaire, et même si ces derniers n’étaient pas animés de bonnes intentions à son égard, ils n’en étaient pas pour autant des monstres. Donc, le film de Dreyer est bien une composition dramatique et certainement pas un film qui nous renseigne utilement sur le procès. Il ne nous apprend pas grand chose et cela lui enlève pour moi beaucoup de la valeur ajoutée qu’on s’obstine à lui donner.

    Bien sûr, c’est d’une forme de Passion qu’il est question et c’était le propos du cinéaste, et en cela on retrouve bien quelque chose de ce qui anime les films sur la Passion de Jésus, le parallèle est évident. Tout l’intérêt du film réside peut-être là. C’était le travers des films muets de tout concentrer sur l’expression des visages dans telle ou telle situation en forçant souvent la noirceur des traits. Le Napoléon d’Abel Gance en fut lui aussi marqué.
    François Sarindar

  3. Que dites-vous de cet équilibre instable entre réalité et mystique ? Que dites-vous de cet enfer dessiné par les plans et les décors et habité par les religieux ?

    Cette fois, c’est de mise en scène qu’il est surtout question et c’est elle, davantage que la pseudo-reconstitution historique, qui rend ce film au moins surprenant, à mes yeux éblouissant.

  4. Oui, dans le cas de Jeanne, la première des questions que vous soulevez, est la question centrale qui se pose aux personnes qui s’intéressent au procès de condamnation. Car c’est bien ce réalisme froid qui prétendit condamner un être habité par ses convictions.
    Ici, je vous rejoins entièrement.

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