Paranoid Park

Gus Van Sant, 2007 (France, États-Unis)

Contrairement à beaucoup de ses contemporains, Gus Van Sant donne un sens aux effets qu’il utilise. Leur juxtaposition nourrit la substance et confère à Paranoid Park (comme dans la trilogie qui le précède* et qu’il pourrait compléter) une perfection rare.

Une nuit, Alex (Gabriel Nevins) provoque la mort d’un vigile sur une voie ferrée (insert inattendu d’un corps coupé en deux qui pourrait être emprunté à un jeu vidéo ou à un film gore et qui, lui-même au centre de la pellicule, coupe le film en deux). Sous le choc, l’adolescent prend la fuite et ne dit rien à personne. Les jours suivants, la culpabilité le ronge. Dans une temporalité éclatée (le montage est le reflet de la confusion d’Alex), Gus Van Sant oppose l’extrême malaise de ce jeune avec de possibles échappatoires : ses relations avec les filles, ses amis (quasi absence des parents séparés et inutiles) et surtout le skate dont la caméra épouse les mouvements (Van Sant n’en fait-il pas l’éloge ?). Rouler, glisser et, d’une figure, se jouer des obstacles, comme dans la vie, Alex en rêve. Son confortable engourdissement de songeur nous est communiqué par les ralentis, les flous, les très longs travellings (isolant le personnage à la manière d’Elephant), le grain des images en Super 8 (entraînant un rapport étrange avec le passé), les expositions lumineuses variant sur un même plan, l’extraordinaire bande son (ainsi la scène de rupture sur une musique d’un autre âge, extraite d’Amarcord de Fellini, 1974)… La beauté des plans nous transporte, qu’ils concernent l’espace (le pont de Portland au début) ou les corps (sous la douche, une nuque est offerte à la caméra avant que l’ombre n’envahisse le champ et que des filets d’eau ne tombent de la tignasse de l’adolescent comme des traits le perçant). Le format choisi, 1.37 (proche du 4/3) n’est pas courant. Le cadre, plus étroit que ceux aujourd’hui privilégiés, enferme davantage les personnages (l’idée est soulignée lorsqu’un skateur se retrouve « coincé » dans un tunnel ; il va et vient sur sa planche tout en dessinant des boucles).

Pourtant, la fin est positive pour Alex qui, en classe et les yeux fermés, rêve encore de skate… Par le flottement de sa caméra et la pluralité des techniques appliquées à l’image, Gus Van Sant rend son film éthéré et captivant.






* Gerry, 2002, Elephant, 2003, Last days, 2005.

2 commentaires à propos de “Paranoid Park”

  1. Il est intéressant de comparer ce film avec celui de Larry Clark, sorti presque en même temps que Paranoid Park : Wassup rockers

    L’autre filmeur d’ados et réalisateur indép culte des Etats-Unis a choisi un thème très proche: une bande d’ados d’origine sud-américaine à Los Angeles cultive un look rock (jeans slim, mèche cachant leurs yeux)et une morale pacifiste et nonchalante, à l’opposé de l’apparence des gangs hip-hop (latinos ou Noirs) qui les entourent et se moquent d’eux en criant: « Wassup, rockers? »

    Un jour, ils chevauchent leurs skates et décident d’aller draguer dans un territoire où ils ne sont pas les bienvenus: les beaux quartiers de Hollywood. On croise d’ailleurs un sosie de Clint Eastwood prompt à tirer sur tout ce qui n’est pas blanc, avec qui la police se montre très complaisante. L’équipée s’achèvera là aussi avec un cadavre.

    J’ai beaucoup aimé Paranoid Park, mais ma préférence va quand même au film de Larry Clark. Il me semble que Van Sant peine à retrouver tout son souffle depuis Gerry et Elephant (Last days n’était pas vraiment à la hauteur du sujet non plus). Seul Mala noche (premier long métrage de Van Sant en 1985) peut être comparé à Wassup rockers, les deux films nous replongeant avec autant de fascination dans l’errance adolescente (road-movie dans Mala noche, skate-movie dans Wassup rockers).

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