Nostalgie de la lumière

Patricio Guzmán, 2010 (Chili, France, Espagne, Allemagne, États-Unis)

Partout la poussière. Celle qui en tous lieux s’immisce, non pas pour gripper l’engrenage des gigantesques télescopes chiliens mais, tombant lentement dans les rais du soleil, retient le temps et traverse les lieux quels qu’ils soient, cuisine et salon qui pourraient être ceux de l’enfance du cinéaste, chemins préhistoriques et camp de concentration de Chacabuco qui font l’Histoire du Chili. La poussière est aussi celle balayée par les vents dans le désert d’Atacama, l’endroit le plus sec sur Terre nous dit-on, brûlant et infini. Loin dans le ciel, la poussière est encore celle des étoiles que les astronomes approchent de leurs appareils et de leurs machines, ou bien tristement celle des corps des victimes de Pinochet dont la dictature est allée se débarrasser au milieu de nulle part. Patricio Guzmán soulève donc toute cette poussière et refuse de la laisser tomber. Il s’en sert de raccord entre les plans et les idées, entre la Terre et l’espace, entre le passé qui ne cesse de s’étirer et le présent terriblement pesant. Le réalisateur s’en sert pour d’autres métaphores : ces particules de rien, c’est à peu près tout ce qui reste également du vent révolutionnaire porté par Salvador Allende entre 1970 et 1973, l’état dans lequel se trouvent aujourd’hui les rêves détruits du cinéaste. La poussière est donc celle d’un passé qui le hante, qu’il scrute et cherche à comprendre comme le mystère des origines, au nom du Chili et des siens, afin que l’histoire de son pays ne sombre pas dans l’oubli.

Étoiles, sable, poussière, au-delà des images La nostalgie de la lumière rend compte d’un mouvement interrompu : d’abord vers le ciel, une plongée dans l’espace, comme une traversée interstellaire entamée mais brusquement retenue et stoppée par la mort. L’archéologue Lautaro Núñez relève bien le grand paradoxe qui dérange tant Patricio Guzmán : le Chili offre les conditions idéales aux astronomes pour lire le ciel et tenter de comprendre la formation de l’univers (« Estamos en una puerta hacia el pasado »), ce à quoi s’affairent ingénieurs et astrophysiciens du monde entier, cependant le Chili ignore son passé le plus proche, sur lequel personne ou si peu se penchent (« el pasado más cercano a nosotros lo tenemos encapsulado »). A ces mouvements lents à travers les étoiles répond l’image de ses femmes en plein désert, les yeux usés sur le sol aride. Trente ou quarante ans ont passé et elles remuent toujours la poussière dans l’espoir de retrouver un jour les traces de leurs proches assassinés par Pinochet et perdus dans cette région. Ces esseulées ont été dévastées par les années de junte militaire et leur vie s’est arrêtée avec la disparition de leurs maris ou de leurs enfants. Dans le film, la séquence qui concerne ce groupe de femmes marque alors un véritable blocage qui nous retient au sol ; elle établit un lien direct avec le passé récent vécu et ruminé par le cinéaste (« c’est ta préoccupation »), un traumatisme refoulé par le pays tout entier.

De cette manière, la recherche des origines par les astronomes et les archéologues projetait le spectateur dans le passé lointain comme dans un rêve (on a un instant pensé à Herzog qui intitulait son documentaire sur Chauvet en 2010 La grotte des rêves perdus). Les lacunes de l’histoire contemporaine, elles, nourrissent le cauchemar. A la fin du documentaire, le réalisateur s’entretient avec une jeune femme dont les parents ont disparu sous la dictature de Pinochet et qui a été élevée par ses grands-parents. Valentina Rodriguez est devenue astronome et semble tout incarner à la fois : le rêve stellaire, la victime de la junte, la Chilienne privée d’Histoire et de justice, la contradiction chilienne se rapportant aux recherches du passé le plus lointain et d’autres concernant la mémoire la plus récente. Valentina Rodriguez tient son bébé tout contre elle. Elle incarne la possibilité d’avancer dans une société amnésique et de se construire malgré tout sans ignorer le passé.

De même, Patricio Guzmán propose une rencontre qui semble avoir été décisive pour l’écriture du film. Il amène ces femmes du désert, ces victimes de la dictature, jusqu’à l’observatoire astronomique d’Atacama. Il leur donne l’opportunité de regarder le ciel grâce à un de ces télescopes géants, aidées dans leur découverte par un astrophysicien qui les guide (Gaspar Galaz que l’on a pu trouver quelques séquences plus tôt fascinant par ses explications et ses réflexions). Et de cette rencontre inattendue, de cette possibilité pour ces femmes de regarder enfin le ciel, naît une vive émotion. Comme si Guzmán s’autorisait à reprendre avec elles le mouvement interrompu : les astéroïdes et les os, la poussière et le cosmos, les billes multicolores d’un garçonnet et les lumières de Santiago endormie. Toute une mémoire à rappeler.

2 commentaires à propos de “Nostalgie de la lumière”

  1. L’Amérique du Sud n’en finit donc plus de faire son examen de conscience. Ce documentaire qui m’avait intrigué il y a quelques semaines sur le blog de « mille et une bobines » en est surement une des manifestations les plus originales. Ce tres bel article ajoute encore a mon désir grandissant de le decouvrir. Ne me reste qu’à me mettre en quête de ce « plus beau film du monde ».

  2. Très bel article qui réactive l’émotion contenue dans ce superbe film, vraiment étonnant dans sa forme, quand j’y repense. Un essai historico-poétique ? Des sujets traités avec beaucoup de sensibilité, en tout cas. Vraiment un film à voir.

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