Ni Dieu, ni maître : une histoire de l’anarchisme

Tancrède Ramonet, 2016-2023 (France)

On voudrait entendre ce qu’a été l’anarchisme avant 1840 et l’essai de Proudhon pris comme point de départ à cette histoire (Qu’est-ce que la propriété ?). À l’autre bout de la période, on voudrait également poursuivre après 2012 et entendre la manière dont l’anarchisme innerve les luttes actuelles des mouvements sociaux et écologistes. On aurait encore souhaité des développements plus conséquents sur, au hasard, les propositions concrètes des théoriciens quant à l’organisation d’une société anarchiste, des détails sur la révolution libertaire de l’Espagne des années 1930 (les aspirations du CNT sont données mais les expériences collectivistes peu évoquées) ou encore sur l’Internationale situationniste tout juste mentionnée. De même, les théories revigorantes de Murray Bookchin méritaient certainement mieux qu’un assez court bonus.

Pourtant, en vérité, Tancrède Ramonet livre avec ce documentaire au long cours un récit déjà passionnant de l’histoire de l’anarchisme. Les trois parties et leurs compléments (plus de cinq heures au total) se voient sans peine ni longueurs et donnent envie de creuser le sujet. Il brasse en effet des sources (nombreuses), ouvre des dossiers, raconte des histoires que l’on se plaît à retenir et que l’on veut déjà approfondir. (Entre autres choses, on découvre l’existence d’un Centre International de Recherche sur l’Anarchisme basé à Lausanne.) Ni Dieu, ni maître a donc deux mérites : non seulement il amène à découvrir une mine d’idées et de récits souvent méconnus ou trop vite oubliés par le discours officiel, mais il donne surtout envie de se renseigner sur telle figure (Makhno, Louise Michel, les frères Magón…) ou tel événement (le massacre de Haymarket Square ou la Commune de Cronstadt, la Révolution mexicaine au début du XXe siècle ou les Provos hollandais du milieu des années 1960). Ce sont même les théoriciens que l’on souhaite lire ou relire : que ce soient les précurseurs à peine listés (ainsi Mary Wollstonecraft et William Godwin), ou les incontournables (Bakounine, Kropotkine, Emma Goldman…).

Pensons encore au contexte décrit après la destruction de la Commune de Paris qui voit s’enchaîner à travers le monde une impressionnante série d’assassinats de princes et de gouvernants : le tsar Alexandre II de Russie, surnommé le « Libérateur » tué par un libertaire en 1881, Sadi Carnot en 1887, l’impératrice Sissi en 1898, le roi italien Umberto Ier en 1900…

Conseillé par des historiens et des essayistes comme Gaetano Manfredonia et Claire Auzias, Tancrède Ramonet livre aussi, outre l’approche historique, et de manière plus diffuse, une approche thématique : la propriété, l’État, l’éducation (Francisco Ferrer) sont tour à tour questionnés, de même différents courants libertaires présentés, certains prônant la « révolte permanente », la « propagande par le fait » et l’action directe, d’autres l’individualisme ou le syndicalisme révolutionnaire. L’anarchisme est pluriel, fait d’expériences variées et étant parvenu à des applications pratiques surprenantes. L’histoire de ses mouvements est complexe (ses liens tissés avec le socialisme, le communisme, coupés, renoués, à nouveau déliés…). Cependant, sa lutte contre l’État, le capitalisme et toutes les formes de domination en ont toujours constitué l’essence.

Le réalisateur et les intervenants sont pour la plupart libertaires ou proches de l’anarchisme (présent au générique du documentaire, entendre et réentendre le titre Black Bloc d’Achab, le groupe de Tancrède Ramonet ; ajoutons pour l’anecdote que son portrait est discrètement inséré dans la mosaïque de visages qui ouvre chaque partie du film). Mais il n’y a pas ici à faire de reproche véritable sur la partialité de l’exposé, tant le travail, produit par Temps Noir et Arte, est documenté et commenté par de nombreux universitaires et scientifiques. Il y a probablement des nuances à apporter quand le documentaire donne au détour d’une affirmation l’impression que tous les communards ont été anarchistes. Mais les impasses de l’anarchisme sont aussi reconnues, comme avec les « bandits tragiques », ses divisions relevées ainsi que ses contradictions. Ni Dieu, ni maître : une histoire de l’anarchisme rend compte de la violence systématique avec laquelle, à toute époque, les États réagissent contre celles et ceux qui dénoncent ses dysfonctionnements et ses injustices. Mais on se rend également compte de la survivance et des renaissances successives du mouvement. Nulle part et partout pour reprendre les mots du film.

Volume 1 (sorti en 2016) : la volupté de la destruction (1840-1914)
Volume 2 (sorti en 2016) : la mémoire des vaincus (1911-1945)
Volume 3 (sorti en 2023) : Des Fleurs et des pavés (1945-1969)
Volume 4 (sorti en 2023) : Les Réseaux de la colère (1965-2012)​_

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