Mission : Impossible – Protocole fantôme

Brad Bird, 2011 (États-Unis)

Hunt s’impatiente et lance des grimaces à la caméra pour que le collègue devant son écran lui ouvre la porte. Simon Pegg et Paula Patton sont venus délivrer Tom Cruise du trou dans lequel on l’a enfermé et, au plus simple, il suffisait à Cruise de suivre le chemin tout tracé qui, porte après porte, s’ouvrait à lui. Pourtant, le prisonnier Hunt, avec une idée en tête, choisit un autre accès que lui refuse à présent Benji. Alors Cruise pose un coude sur la rambarde et fait mine d’attendre jusqu’à ce que l’acolyte cède. Ce que finalement il fait. Dans cette scène, l’envie est forte de faire de Benji, l’animateur qui, derrière sa console, est censé contrôler les mouvements de ses personnages. Et Cruise, dans ce cas, serait la créature de cartoon qui, soudain dotée d’une volonté propre, guide le coup de crayon. C’est donc avec surprise que le réalisateur de Ratatouille (2007) « anime » Ethan Hunt (toute l’histoire de Pixar) et fait prendre au héros du film d’action qui lui est confié une série de mimiques grotesques qui, comme la silhouette de La linea de Cavandoli, peste contre ce qui est pour lui décidé.

Brad Bird joue avec les figures héroïques abandonnées par ses prédécesseurs et, sans peine, se les approprie (Toy story ?). Ainsi les personnages sont déplacés par aimantation, téléguidés ou, en pleine tempête de sable, complètement dépendants d’une cible pointée sur un écran de téléphone portable. Mais Bird ne manipule pas que des marionnettes. Il leur donne une âme, nous l’avons dit, et même un cœur pour certains (d’où peut-être cet épilogue qui, un peu trop disneyen, ramène la femme de Hunt à la vie). Le réalisateur hésite surtout à faire d’eux des êtres de chair (à la limite du « destructible », chocs et meurtrissures comparables à ceux subis par Daniel Craig dans Casino Royale de Campbell, 2006) ou bien des espions évanescents et insaisissables, capables de s’évanouir avec talent (disparitions d’une chambre d’hôpital, dans un nuage de fumée ou Hunt devenu ombre dans la tempête).

Au milieu du film d’action (bavard et posé si on le compare à la version d’Abrams, Mission : Impossible III, 2006), Bird souligne également l’importance de la confiance mutuelle et du travail d’équipe (répété dans l’épilogue). Contrairement aux épisodes I et II (De Palma en 1996, et Woo en 2000), les doutes ne portent plus sur les coéquipiers et la traîtrise ne surgit plus de l’intérieur (les secrets de l’agent Brandt, alias Jeremy Renner, sont une fausse piste). Faut-il par conséquent y voir les réminiscences de gentilles morales de dessins animés, ou le retour à des valeurs capables de rassembler en temps de crise (voire en l’absence de gouvernement, puisque le premier ministre est assassiné) ? Nous sommes d’ailleurs plutôt rassurés par l’unité de l’équipe constituée car, vu des États-Unis, l’extérieur paraît bien hostile. Visitée dès l’ouverture du film et malgré les charmes de sa capitale, la Hongrie n’a rien d’accueillant. A mi-chemin entre l’Union Européenne et la Russie post-soviétique, c’est sur ce terrain que la Française Léa Seydoux y abat sa cible. Ensuite, après une hésitation longue de vingt ans, la destruction du Kremlin semble gommer définitivement la Russie des partenaires géopolitiques potentiels. Puis s’affichent les autres puissances émergentes : les Émirats Arabes Unis et l’arrogance de leur skyline en façade (la sortie collée sur les vitres du Burj Dubaï offre un beau frisson) et l’Inde des magnats qui baignent dans le luxe avec insolence… Autant de territoires propices à des négociations en tout genre (surtout en compagnie de criminels) et dont les agents secrets se tirent blessés et mal en point. Il est donc normal, une fois la mission accomplie, qu’on les retrouve chez eux, à Seattle, devant un café, heureux d’avoir évité au monde une guerre atomique et à San Francisco d’être détruite par une ogive nucléaire. Voilà Hollywood qui prendrait la mesure du danger que représentent la mondialisation et les puissances émergentes pour les États-Unis…

5 commentaires à propos de “Mission : Impossible – Protocole fantôme”

  1. Pour ma part, j’aurais été bien incapable de trouver une vraie idée dans ce très plaisant divertissement. Tout me donne l’impression que le réalisateur a cherché à évacuer tout ce qui pouvait retirer du plaisir aux spectateurs : alors, autant ne pas remettre en cause cette fine équipe, avec ses membres si complémentaires ; autant mettre des ennemis de pacotille, ces bons vieux Russes à la James Bond, qui sont devenus bien plus des personnages filmiques que des êtres pour lesquels on peut trouver une référence réelle – le grand méchant fait beaucoup penser à un personnage de comic en fait, Ra’s Al Ghul, le terroriste écologique ennemi de Batman. Je ne te suis donc pas dans la fin de ton article, bien que j’aime si souvent tirer une lecture politique des films. Toutefois, les lieux sont bien choisis d’après des idées préconçues (un lieu de l’arrogance de l’argent = Dubaï, etc.), ce qui rend ton point de vue tout à fait légitime.

    C’est juste plaisant donc, pas plus que cela pour moi, mais c’est d’une grande habileté, pour le rythme effréné (les maîtres asiatiques sont enfin ingurgités, deux épisodes après le MI2 de John Woo … mais tu dis que cet épisode est « posé » par rapport au précédent que je n’ai pas vu, en même temps…), et surtout pour cette remarquable capacité à glisser une constante ironie, assez bien versée pour ne pas voir en Ethan Hunt un insupportable modèle américain (il est presque un toon, en un sens) ; mais cette ironie ne devient pas trop présente non plus, pour ne pas sortir de la fiction à cause d’une trop grande distance prise par le rire. Cet équilibre me semble remarquable.

    Et puis, quand j’y pense, si je pardonne aisément à un film d’auteur plusieurs dizaines de minutes ratées ou ennuyeuses pour quelques très beaux plans ou une idée stimulante, au contraire le moindre élément idéologique dérangeant dans un film grand spectacle suscite ma complète détestation. Cela fait ainsi longtemps qu’un réalisateur ne m’avait pas permis par son habileté de me laisser aller à un tel plaisir. MI4 ne correspond donc pas au cinéma que je préfère, mais dans ce type de cinéma juste divertissant, c’est une réussite impressionnante.

    J’aimerais aussi, si cela t’est possible en cette période familiale ponctuée de longs festins, que tu précises ta réflexion sur le héros : y a-t-il une remise en cause de sa toute-puissance (tu parles de la dernière séquence d’action dans laquelle Hunt boite), ou au contraire Bird cherche-t-il à nous redonner la confiance en nos héros de fiction (Hunt, nouvel Indiana Jones, un personnage qu’on aime aimer) ? La volonté de contrarier la fascination pour la technologie (panne des gants spider-man, panne du robot qui permet à un personnage de léviter) n’est-elle pas là pour permettre à la figure du héros de réapparaître dans toute son habileté et sa force ? Tu vois de quel côté du dilemme je penche, mais toi?

  2. Brad Bird fait preuve d’une déférence comparable à celle de Mostow pour Schwarzenegger dans Terminator 3. Tom et Arnold en corps vieillissant encaissent lourdement mais survivent. Les héros ont quelques faiblesses et leur peau marque davantage que par le passé mais ils n’en restent pas moins des héros (cette idée vaut certainement pour Expendables de Stalone, 2010). Et à Tom, un peu hors contexte, de roucouler en fin de film.

    Par ailleurs, c’est Cruise qui produit encore la franchise (même s’il a été question pour Jeremy Renner, je crois, de reprendre le premier rôle) et bien qu’il ait déjà fait preuve d’auto-dérision dans sa carrière, il reste accroché à l’image de son héros fort et séducteur.

    Toutefois Brad Bird, qui n’avait de toute manière certainement pas grande latitude sur ce point, a jusqu’à présent été lui-même plein d’admiration pour les héros (fussent-ils du quotidien, Les indestructibles, 2004, ou simplement protecteurs et réconfortants, voir le très beau Géant de fer, 1999). Certes, Bird abîme un peu ses jouets, mais il y est très attaché.

  3. M I IV est une sorte de réponse cinématographique au récent Tintin de Spielberg. Ce dernier retrouvait, grâce à la magie des ordinateurs et des images virtuelles, une forme de légèreté et de juvénilité presque abstraite que semble lui interdire désormais le cinéma traditionnel contemporain (voir le pénible Indiana Jones IV). Bird démontre sa capacité à inclure la dimension ludique du cinéma d’animation au sein d’un film traditionnel à la lourde logistique. Sa capacité à en humaniser aussi les fondements : face à la déroute totale de la technologie, seule compte une bande de bons copains. Ce ping-pong permanent entre cinéma réel et cinéma virtuel (humanisation des avatars de Pixar, pixellisation et désincarnation des corps starifiés) est ce qu’il y a actuellement de plus passionnant à Hollywood.

    A mon sens, la dimension géopolitique n’a pas plus de profondeur que celle d’un James Bond standard. Le méchant suédois veut faire exploser une bombe nucléaire avec la complicité plus ou moins volontaire de trafiquants russes ou indiens. La routine. Bird fait le constat géographique d’une montée en puissance des BRIC : la Russie revancharde, dont le patriotisme est revitalisé par une version moscovite du 11 septembre ; Dubaï et la puissance financière de sa ville-monde (il n’est pas innocent que la meilleure scène du film soit située au milieu du métrage, comme la tour Khalifa trônant au milieu du paysage !) ; l’Inde, dont on affiche la puissance audiovisuelle (la référence à Bollywood, le magnat médiatique arrogant et bon enfant). Brasser des clichés éculés, les reconfigurer face à la nouvelle donne de la mondialisation économique. Pour les producteurs de la Paramount et de Bad Robot, une manière habile de placer leur produit sur les marchés émergents !

  4. Je suis tout à fait d’accord avec ce que tu écris dans ton premier paragraphe. La sortie de prison est une métaphore évidente du statut de Tom Cruise et en particulier sur Mission Impossible. Ce sont ses films et il invite des réalisateurs à faire preuve de leur talent technique pour les mettre en image. Et non l’inverse.

  5. Je lis ailleurs d’autres pistes intéressantes à emprunter.

    L’entrelacs des agissements de chacun qui, grâce au montage alterné resserrant les liens entre les personnages, valorise (davantage que dans les précédents épisodes ?) le travail d’équipe et l’esprit de coopération (Les indestructibles).

    La deuxième piste serait celle de la « normalisation des relations » ou de la possibilité d’une double vie : la vie de l’agent secret et la vie de famille (quoiqu’assez classique au cinéma). Toutefois, contrairement aux Indestructibles, Bird et Cruise n’en sont pas encore tout à fait à tenir un discours du type « la vie d’agent spécial est tout de même plus simple que la vie matrimoniale ». Ils s’en approchent pourtant dans les derniers plans du film. Et si Hunt devenait père dans l’épisode 5 ?

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