Le miroir (Ayneh)

Jafar Panahi, 1997 (Iran)

LE REFLET VOILÉ DE LA RÉALITÉ

Une petite fille scrute, d’un regard inquiet, les moindres recoins des rues de Téhéran, s’attardant sur chaque visage féminin. La voix paniquée et criarde, elle interroge les passants, pour retrouver son chemin. Étrangement, sa mère n’est pas venue la chercher à la sortie de l’école. Obstinée, Mina, 6 ou 7 ans, décide de rentrer seule. Mais, dans la forêt urbaine, tous les arbres se ressemblent, toutes les rues sont identiques. Perdue dans la ville, elle déambule et enchaîne bus et taxis. Le spectateur s’aventure derrière elle, dans les avenues encombrées, s’accrochant aux émotions de la petite : sa peur, son inquiétude, son obstination, sa détermination à s’en sortir toute seule. Comme elle, il est désorienté et égaré dans ce labyrinthe citadin. Les voitures obstruent l’écran, accentuant l’effet de réel. Aucune ellipse : le temps du film est exactement celui vécu par l’enfant. Jafar Panahi ne nous invite pas dans un univers fantastique et merveilleux. Il nous propulse dans une réalité bruyante, chaotique, où chaque seconde est restituée.

MINA, DE L’AUTRE CÔTÉ DU MIROIR
Soudain, la petite actrice regarde la caméra avec insistance et énervement. Elle s’adresse à l’équipe de tournage, hors champ. Elle passe de l’autre côté du miroir, affirme qu’elle ne veut plus jouer son rôle. Perte de repères et surprise du spectateur. Où est la fiction ? Où est la réalité ? Les deux se confondent, introduisant doutes et interrogations. Elle abandonne le voile de son costume et revêt celui de la « vraie vie ». Cependant, le principe narratif, fil conducteur du film, ne change pas. La comédienne devenue petite fille ordinaire, cherche, elle aussi, à retourner chez elle, en ignorant son adresse exacte.

EXERCICE DE STYLE ?
Le cheminement de Mina croise des discussions de passants, frôle des ébauches de débats entre inconnus qui émergent autour d’elle dans l’agitation bruyante de la ville. La place de la femme y est souvent évoquée. L’ambiguïté est telle que le spectateur se demande s’il s’agit de scènes filmées à la volée ou des dialogues écrits pour une fiction. Cet hyper-réalisme constitue la force et l’originalité du film. Reste à savoir si Jafar Panahi a voulu faire un exercice de style narratif ou si cette mise en abîme est le stratagème d’un réalisateur. Veut-il refléter le réel en ayant à tout moment la possibilité d’invoquer l’alibi de la fiction ? Jafar Panahi, auteur du fameux Ceci n’est pas un film (2011), est condamné à 6 ans de prison et dans l’interdiction de réaliser des films pendant 20 ans.


Mathilde Pichot, pour la 33e édition du Festival des 3 Continents

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