Merci patron !

François Ruffin, 2015 (France)

Ruffin se fait renard pour s’en prendre à une énorme poule, égoïste et ingrate, qui couve ses œufs d’or et jamais ne les cède. Ruffin se fait Robin pour, non pas plumer la volaille, inaccessible entreprise !, mais davantage la piquer comme la puce et la délester de quelques deniers à rendre à des modestes, invisibles vermisseaux, une famille de démunis parmi tous ceux licenciés et salement abandonnés. Les Klur dont il est question travaillaient dans une usine de Poix-du-Nord. Le couple participait à la confection de costumes Kenzo et Givenchy jusqu’à la décision de LVMH, auxquelles ces enseignes appartiennent, de délocaliser un peu plus à l’Est. Ainsi les charognards scrutent l’horizon : main-d’œuvre toujours moins chère (Pologne, Bulgarie, Slovénie…), chômage massif (la Grèce ravagée par la crise), travailleurs peu protégés et État peu regardant, tout les intéresse dans la mondialisation, surtout si cela permet d’accroître un peu plus leurs marges.

Parmi les charognards, une des toutes premières fortunes de France, Bernard Arnaud, le sublime patron d’LVMH, tennisman, golfeur, pianiste, mécène et grand esthète, décoré de la légion d’honneur, qui s’est fait le spécialiste de rachats de groupes en souffrance, de dépeçages savants et capable, une fois débarrassé du répugnant en difficulté ou du bien trop vulgaire à ses yeux (Peaudouce, Conforama), de faire de l’or avec de l’or (lire le portrait de Libération, Renaud Lecadre, « Bernard Arnault, prédateur de grand luxe », nov. 2010, consulté en avril 2016). Face à Goliath, Ruffin, l’agitateur, fondateur du journal Fakir, « fâché avec tout le monde ou presque », pratiquant l’ironie mordante, frappant avec plus ou moins d’efficacité mais ne renonçant jamais ; un savant mélange de Michael Moore (dont il se revendique), de Karl Zéro, ou pour préférer à ce dernier un journaliste, de John Paul Lepers, ou encore selon ce que l’on trouve dans la presse pour donner à comparer, attention aux adducteurs, de Pierre Carles ou Élise Lucet période Cash Investigation. La réalisation de Merci patron ! place en effet le film entre le reportage rentre dedans, l’enquête en caméra cachée, le film de commando (fourgonnette, t-shirt, mug affichant le programme : « I love Bernard »), Ruffin des chips plein la bouche et prêt à passer à l’action.

La démarche ne peut attirer que la sympathie (à moins de travailler pour le service d’ordre d’LVMH). François Ruffin rend un fier service (durable espère-t-on et sans ennui post-générique) à une famille d’endettés (pourtant prête à cramer sa maison pour ne pas qu’elle soit saisie par les huissiers). Il range également à ses côtés, un peu facilement peut-être, les plus que lassés de la crise, les désenchantés du hollandisme, les sympathisants du pauvre qui, tous ceux-là, auront quand même trouver au fond de leur poche de quoi payer une place de ciné. Quoi qu’il en soit, Merci patron ! n’appelle pas à la mesure et pour une fois que le documentaire passe à l’action, ne nous plaignons pas.

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