Mary et la fleur de la sorcière

Hiromasa Yonebayashi, 2017 (Japon)




Parée de ses deux énormes couettes rouges, Mary, 11 ans, s’ennuie. C’est l’été. Ses parents viennent de la laisser chez sa grande tante en pleine campagne. Il n’y a pas grand chose à faire. Sauf peut-être scruter la forêt voisine et vérifier qu’elle ne renferme pas un mystère. Sauf peut-être partir à la poursuite de cet étrange petit chat noir à l’air fier et, après lui, traverser le pont… L’aventure qui s’annonce paraît suivre un déroulé très classique. Toutefois, le prologue avec cette demoiselle sorcière qui sur son balai fend les nuages pour échapper à d’étonnants poursuivants, et surtout le lien qui peut s’établir entre les deux fillettes rousses aperçues, intriguent un bon moment. Le film séduit aussi d’emblée par sa maîtrise technique, son dessin magnifique et ses envolées épiques. De plus, parce qu’on passe des hauteurs vertigineuses à la pleine nature, celui qui apprécie Miyazaki ne s’en trouvera pas dépaysé. On a même très rapidement deux références solides à l’esprit, comme les statues gardiennes d’un nouveau territoire à découvrir, car dès les premières scènes le film s’affirme comme un savant mélange de Kiki la petite sorcière (1989) et du Voyage de Chihiro (2001).

« Le studio Ponoc se crée en réaction au démantèlement du département de production du studio Ghibli fin 2014, consécutif à l’annonce de la retraite de Hayao Miyazaki en septembre 2013 et de la contre-performance commerciale du film Souvenirs de Marnie en salles. »* Hiromasa Yonebayashi a travaillé durant un temps pour Ghibli surtout en tant qu’animateur intervalliste. Puis les maîtres du studio lui ont confié une première réalisation en 2010, Arrietty, le petit monde des chapardeurs, et une seconde avec Souvenirs de Marnie en 2014. Mary et la fleur de la sorcière est donc la troisième création de Yonebayashi mais la première du studio Ponoc qui a en fait enrôlé plusieurs techniciens et animateurs de « l’école » Ghibli.

Si Souvenirs de Marnie était un projet qui semblait plus personnel et se détachait par bien des aspects des thèmes privilégiés par Ghibli, ce n’est plus le cas avec Mary. Toutefois, comme Marnie, il s’agit de l’adaptation d’un roman anglais, The little broomstick de Mary Stewart paru en 1971 et resté inédit en France. Probablement moins inquiétant et moins complexe que Marnie, d’une ambiance toute différente de ce dernier et pour le coup moins singulière dans l’univers Ghibli, Mary s’affirme néanmoins comme un superbe mélange de ce qui s’est fait de mieux sous le patronage de Miyazaki. Outre les dessins animés déjà cités, de nombreux autres personnages ou éléments de décor rappellent d’autres œuvres. Par exemple, les créatures androïdes qui obéissent au sorcier alchimiste Di (John Dee ?) font penser à des formes simplifiées des robots du Château dans le ciel (1986). Le chat qui sert de guide était déjà introduit dans Le royaume des chats (Morita, 2002) et les créatures ailées anthracites aux allures de calmar ressemblent à celles déjà croisées dans Ponyo (2008). De même, l’école de magie d’Endor placée sur un sommet inaccessible dans les nuages (ainsi que le cabinet de curiosités de Mumbletchuk) rappellent d’autres merveilles vues ailleurs. Le déferlement d’animaux libérés des cages d’Endor peut encore évoquer les assauts écolos de Princesse Mononoké (1995). Ainsi, la capacité à séduire et les limites du film de Hiromasa Yonebayashi se trouvent complètement dans cette dépendance avec Ghibli.

En 2018, la mort d’Isao Takahata et l’ultime film à venir de Miyazaki confirment la fin d’une ère dans le monde de l’animation japonaise. En attendant de savoir ce que décideront Hayao et son fils Goro de l’héritage de Totoro, avec Mary et la fleur de sorcière, les studios Ponoc montrent qu’une relève digne de Ghibli peut être assurée. La qualité graphique, la fantaisie, l’absence de manichéisme, la valorisation de la nature… Tous les traits essentiels qui font l’œuvre de Takahata et de Miyazaki sont là. Certes, on pourra reprocher à Yonebayashi d’avoir manqué d’audace sur cet essai, mais le conte s’inscrit dans une tradition estimée de l’animation et parvient à nous embarquer malgré tout sans difficulté dans sa belle aventure.



* Voir le dossier sur la création du film Mary et la Fleur de la sorcière www.buta-connection.net (consulté en juillet 2018).

Une réponse à “Mary et la fleur de la sorcière”

  1. De la belle ouvrage en effet, même s’il faut espérer que Yonebayashi sera apte à proposer autre chose que l’éternel rebrassage des motifs ghibli sous peine de se voir nettement surclassé par d’autres talentueux réalisateurs du genre (Hosoda, Shinkai, Okiura et j’en passe).

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