Love the one you love

Jenna Cato Bass, 2014 (Afrique du Sud)

Love the one you love est une histoire d’amour filmée avec amour… Pourtant quelque chose nous empêche d’en tomber raide dingue. La faute à un scénario fallacieux et une étiquette « indé » trop superficielle.

À Cape Town en Afrique du Sud, un couple de classe moyenne est persuadé qu’un étrange complot vise à mettre fin à leur histoire d’amour. Elle, Terri, fait des prestations sexuelles téléphoniques hautes en couleurs. Lui, Sandile, est gardien de chenil. Leur destin va bientôt croiser celui d’Eugène, un informaticien blanc qui n’arrive pas à se remettre d’une récente séparation et qui semble victime de la même conspiration.

Si l’idée d’un amour sous écoute semble très prometteuse sur le papier, elle s’avère être aussi fumeuse que le complot esquissé dans Love the one you love. La jeune réalisatrice « arty » Jenna Cato Bass a voulu prendre son public à revers et jouer sur une paranoïa fantasque, l’amour et le rêve, seuls moyens d’évasion au sein d’un monde morne et triste. Problème : ce rêve est plus ennuyeux que la réalité. L’histoire d’amour compliquée entre la jeune Terri, son ami Sandile à qui elle n’arrive pas à communiquer sa passion, et Eugène son client esseulé du téléphone rose, ne parvient pas à convaincre. On se sent de trop au sein de cette relation irréelle qui, finalement, ne nous regarde pas. En parallèle, et c’est d’autant plus frustrant, on nous laisse délibérément deviner un contexte social passionnant et bouillonnant qu’on aimerait découvrir.

En toile de fond, on ressent bien sûr le traumatisme de la ségrégation alors que les inoffensifs conspirateurs se dissimulent sous des masques en papier de Nelson Mandela. Une ambiance violente et sourde plane sur Cape Town alors qu’une culture en marge colorée tente de s’imposer. Jenna Cato Bass voudrait creuser tous ces sujets sur lesquels elle porte un regard original, mais elle reste bloquée dans la mélasse à base de son « je t’aime – moi non plus » qui lui sert d’histoire centrale.

On pourrait y voir en se forçant, une réflexion sur l’ennui, la solitude ou l’incommunicabilité des classes moyennes d’Afrique du Sud. On pourrait aussi se faire violence pour partager avec ce couple des espoirs de vie meilleure et de destinations lointaines où la vie serait plus heureuse. On pourrait, enfin, se délecter du regard amusé que porte la réalisatrice sur les rituels mystiques désuets et les grigris qui sont encore légion dans une Afrique du Sud superstitieuse. Hélas, on ne retient rien de cette histoire ennuyeuse. Seule l’insidieuse somnolence qui nous saisit dès la première partie, nous convainc que ce film est tourné comme un rêve.

Pourtant, Jenna Bass avait tout pour rendre son premier long métrage aussi original que personnel. À la fois scénariste, chef opératrice, monteuse et productrice, elle s’est donné les moyens de mener à bien son projet dans la plus pure tradition « indé ». Malheureusement, quand elle sort de l’amateurisme, elle succombe aux sirènes poseuses du genre, sans pouvoir détourner les yeux de l’Occident et plus particulièrement, de ses réalisateurs danois. Si bien qu’elle a laissé Nicolas Winding Refn (Drive, 2011, Pusher, 1996) refaire la « déco’ » avec ses douces lumières fluorescentes et Lars Von Trier (Melancholia, 2011, Dancer in the dark, 2000), jouer avec le cadre et découper frénétiquement les plans de son film. Leur présence n’est certes pas désagréable, mais elle prive Love the one you love de toute excentricité formelle. Si bien qu’au lieu d’explorer sa propre voie, le film patauge dans une mise en scène sirupeuse et superficielle.

La seule réussite du film tient dans ses personnages aussi sympathiques qu’attachants qui nous convient chaleureusement dans leur intimité. Chi Mhende (Terri) et Andile Nebulane (Sandile) dans les rôles titres, sont incroyablement complices lorsqu’ils se donnent la réplique et improvisent les dialogues. On comprend bien les prix d’interprétations qu’ils ont reçu en Afrique du Sud. Nul doute que Jenna Cato Bass a encore des idées et du talent pour raconter des histoires, espérons juste qu’elle en raconte de bonnes.

Mathias Averty, pour Preview,
en partenariat avec La Kinopithèque pour la 36e édition du Festival des 3 Continents

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