L’inhumaine

Marcel L’Herbier, 1924 (France)

L’entrée en matière est étourdissante. D’une caméra embarquée sur les hauteurs de Rouen, jusqu’au bout d’une immense ligne droite bordée de grands conifères, où se niche la demeure cubiste de la tant adulée Claire Lescot, les premiers plans filent comme le bolide de Norsen et affichent d’emblée l’ambition esthétique du film. Un subtil raccord nous fait passer d’une maquette du grand bâtiment blanc à la vue réelle d’un défilé de voitures déposant les admirateurs de la cantatrice sur le pas de la porte. Suivent encore des décors improbables, des perspectives, des images découpées et de nombreuses surimpressions qui placent définitivement le film à l’avant-garde du cinéma de l’époque. Marcel L’Herbier s’entoure de grands noms, surtout connus pour les décors, Robert Mallet-Stevens (les architectures extérieures), Fernand Léger (pour la conception du laboratoire et de la salle des machines), Claude Autant-Lara (les jardins intérieurs), mais aussi dans d’autres arts, par exemple les ballets suédois de Rolf de Mare, très connus à l’époque, et d’autres.

Dans sa grande et blanche villa, qui pourrait aussi avoir été signée Le Corbusier, l’artiste aristocrate Claire Lescot (Georgette Leblanc) constitue sa propre cour : jazzmen, acrobates et jongleurs, flagorneurs du monde entier. Par sa suffisance, celle que l’on surnomme l’Inhumaine annonce avec quelques décennies d’avance la Norma Desmond de Boulevard du Crépuscule. Éperdument amoureux, l’ingénieur Einar Norsen (Jaque Catelain) croit pouvoir la retenir à ses côtés grâce à des écrans agissant comme le reflet sur Narcisse, flattant celle qui était belle, probablement jadis. Mais ce n’est pas cette étonnante anticipation de la télévision, magie de la TSF, qui capte tout le fantastique de l’histoire. C’est une autre invention, le fruit d’une science encore féerique, qui est capable de faire revivre la chanteuse mortellement atteinte et qui place Norsen dans le double rôle du chevalier servant et du Docteur Frankenstein.

L’éblouissement visuel n’est plus aussi vif et se perd au fur et à mesure que le récit avance, par exemple quand il est question du récital à donner au Théâtre des Champs-Élysées, quand le maharadjah (Philippe Hériat) décide de se débarrasser par d’exotiques moyens de celle qu’il ne peut posséder… Les expérimentations à l’image, les décors peints (davantage que les compositions même et l’agencement des plans), ont parfois un peu perdu de leur modernisme. Qu’importe, le tout reste superbement rétro-futuriste.

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