Les valseuses

Bertrand Blier, 1974 (France)

« On n’est pas bien là ? », Gérard Depardieu laisse cette réplique devenue, avec d’autres, fameuse (elle sert encore aujourd’hui, souvent médiocrement, à le caricaturer). Depardieu et Patrick Dewaere, excellent, incarnent Jean-Claude et Pierrot, deux chiens fous qui ignorent le concept de propriété privée, deux jeunes marginaux sympathiques malgré tout. Alors que Bertrand Blier s’est fait vilipender pour ce film* (sorti entre les présidences de Pompidou et de Giscard d’Estaing), et même s’il n’est pas un très grand film, plus de trente ans après, Les valseuses reste une référence du cinéma français.

L’aventure des deux loulous commence autour d’une Citroën DS « empruntée » à un coiffeur et se finit au volant d’une voiture de même modèle qui s’engouffre dans un tunnel noir comme la nuit. Entre temps, on retient les images qui les montrent en train de cavaler à pied, à vélo, en train, souvent coursés par leurs victimes et sur le jazz du violoniste Stéphane Grappelli. L’amitié des personnages de Dewaere et Depardieu en inspirera d’autres dans le cinéma français, comme le duo Michel Blanc Gérard Lanvin dans Marche à l’ombre tourné par Blanc en 1984. Ça parle beaucoup de fesses (avec un tel titre…) et la position horizontale n’est pas toujours la plus confortable pour le spectateur (pour sa réalisation, le cinéaste se serait efforcé de « mettre les pieds dans le plat en prenant tout le monde à rebrousse poil »*). Sur leur parcours, Jean-Claude et Pierrot rencontrent Miou-Miou, la pouf du coiffeur, docile et prête à donner de l’amour mais qui ne jouit d’aucun de ses partenaires, Brigitte Fossey qui leur donne le sein, Jeanne Moreau sombre figure féminine qui sort de prison (elle couche aussi mais se flingue ensuite d’une drôle de manière) et Isabelle Huppert en adolescente rebelle qui les remercie en bord de route pour son dépucelage (chose impensable aujourd’hui, tout comme une scène précédente dans laquelle les deux mâles tombent sur son bikini et l’hument à pleines narines !). Bertrand Blier semble insensible au féminisme qui se développe dans les années 1970, c’est le moins que l’on puisse dire… Toutefois, les acteurs, les dialogues et parfois les situations assurent un plaisir suffisant pour apprécier l’immorale cavale des deux hurluberlus jusqu’au bout. Pour un de ses premiers rôles de cinéma, Gérard Jugnot fait une apparition en vacancier qui se prend un pilier dans la figure (même Thierry Lhermite jouerait le petit rôle d’un portier, mais je ne l’ai pas remarqué). Parce qu’ils demeurent encore aujourd’hui peu fréquents sur grand écran, les décors de plein air dont se sert Blier valorisent un peu plus sa pellicule. Il s’agit de paysages de banlieues tristes et de périphéries rurales en bord de nationales (filmés à la fois près de Valence et dans le Pas-de-Calais ; comparables à ceux vus par exemple dans Quand la mer monte de Yolande Moreau et Gilles Porte en 2004, ou dans J’ai toujours rêvé d’être un gangster de Samuel Benchetrit en 2008). C’est une France désolée qui apparaît à l’écran, exception faite d’un site en pleine verdure, ombragé et avec une rivière (dans laquelle Miou-Miou fait deux plongeons involontaires et mémorables). Les valseuses s’intéressent à toute la liberté souhaitée par les affreux compères, liberté qui se retrouve un peu dans la mélodie tzigane des « Yeux noirs » sifflotée par Dewaere. Quatre ans après, en 1978, Blier, Depardieu et Dewaere se retrouvent pour Préparez vos mouchoirs.





* Claude Beylie, Jacques Pinturault, Les films-phares du cinéma contemporain depuis 1968, Paris, Bordas, coll. « Les compacts », 1995, p. 145.

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