Les Misérables

Ladj Ly, 2019 (France)

« Montfermeil, l’abcès en Seine-Saint-Denis, la cité des Bosquets : 9000 habitants, plus d’un tiers de jeunes, 95 % d’origine étrangère, 36 nationalités, plus de la moitié des chômeurs de la commune. Parmi les fléaux, la drogue et les ateliers clandestins. » C’est ainsi que Christine Ockrent présentait la ville de Montfermeil… en 1990 (Archives INA, émission Carnets de route diffusée sur Antenne 2, le 3/12/1990). Depuis, pas grand chose n’a changé. La haine de Mathieu Kassovitz en 1995 prenait aux tripes et laissait un arrière-goût amer. Puis le temps a passé, jusqu’aux émeutes de 2005 embrasant Clichy, Montfermeil et l’ensemble du département. Les cités répondaient par le feu au « Kärcher » de Sarkozy, alors ministre. La « racaille » rejetait par la violence les prétentions sécuritaires de l’intrépide qui arpentait en mode décontraction les quartiers dit « sensibles ». Depuis, pas grand chose de plus n’a changé.

Dans la cité des Bosquets, sous l’œil des drones dans les airs, des caméras embarquées ou de celles lancées à toute jambe à travers parkings, routes et terrains de sport, Ladj Ly, lui-même résidant du quartier, retrace une suite d’expériences vécues et place le spectateur en totale immersion dans une marge urbaine toujours prête à s’enflammer. Stéphane (Damien Bonnard), c’est le nouveau de la BAC que l’on ne lâche pas d’une semelle. Le bleu est confié par Madame la commissaire (Jeanne Balibar) à Chris et Gwada (Alexis Manenti et Djebril Didier Zonga), avec qui il fait désormais équipe et tous trois sont chargés de battre la campagne. La visite est vive, riche en échanges et tendue en tous sens.

Ladj Ly réalise un film percutant. Son propos n’a rien de neuf, mais la situation dans les communes décrites, ce qu’en rapporte les médias, n’a guère évolué. Le constat depuis La haine reste le même et Les misérables fait le récit d’une traque qui tourne mal. Pas de jugement, pas de parti pris, la fin abrupte, comme La haine vingt cinq ans plus tôt, laisse devant un précipice et rappelle que l’équilibre social, même une génération plus tard, est toujours prêt à rompre. Si le fond n’est pas neuf et risque de décevoir, la maîtrise formelle, elle, ne peut laisser indifférent. Après Le chant du loup d’Antonin Baudry (2019), Les misérables est le deuxième film sorti dans l’année qui impose un rythme, une action, un genre dont les productions françaises n’ont pas vraiment l’habitude (on peut penser à certains Scorsese ou Ridley Scott).

Un de ses atouts, et ce qui le distingue d’autres films comparables, est cette impression qu’il donne de cartographier le territoire qu’il décrit. Tout d’abord, tenus au plus prêt devant l’objectif, les personnages sont en constant déplacement. Ensuite, par ses longs travellings et ses plans aériens, la fiction laisse pleinement entrer les paysages dans le cadre. Les façades des barres d’immeubles sont longées et survolées comme les murs d’une enceinte. La caméra traverse les quartiers et donne également l’idée d’une hiérarchie spatiale. On passe devant une école pour l’évoquer sans plus jamais y revenir. C’est l’été, on suit les flics de la BAC et, même si le commissariat a son importance, ce sont d’autres lieux de vie qui sont privilégiés. Une scène s’attarde sur la place Anatole France (à Clichy) où se tient le marché où tout se vend, y compris les contrefaçons. Là, se postent tels des vigies « Le Maire » (Steve Tientcheu) et son acolyte, médiateurs de quartiers, garants de la paix sociale et des interlopes locaux. Au pied d’une tour, ils ont fait d’un local à boîtes aux lettres défoncées leur propre bureau. Les résidences du Chêne Pointu à Clichy-Sous-Bois, à deux pas de la mairie, et celles des Bosquets à Montfermeil servent justement de décors… et le bâti dit déjà tout des conditions de vie de leurs habitants. Malgré les opérations de rachat, les relogements et les dossiers plein d’acronymes (les QIN succédant aux ZUS, les NPNRU aux PNRU, le tout sous la responsabilité de l’ANRU et le pilotage de l’ONPV), les copropriétés aux 1000 ou 1500 logements sont à ce point dégradées que leur confort sombre sans forcer vers celui de bidonvilles. Sans parler des paliers comme celui du Maire devenus poste de surveillance et lieux de rendez-vous pour trafics en tout genre. Citons d’autres espaces : les routes qui servent de frontières, les canaux vidés, envahis par les détritus qui sont détournés en piste de luge par les gamins, la mosquée qui n’apparaît pas mais dont un groupe de Frères musulmans rappelle l’existence à une bande d’ados désœuvrés, un fast food à kebabs, autre vitrine pour commerces douteux…

Durant les vingt-quatre heures d’immersion du film, Ladj Ly fait passer son récit sous différentes ambiances. C’est dès le début très nerveux, mais les blagues un peu lourdes entre les flics de la BAC laisseraient presque le spectateur décontracté et même sympathiser avec la petite unité. Au fur et à mesure que la traque au voleur de lionceau avance, que les interlocuteurs se multiplient, le temps presse, la patience s’use et les relations se tendent au plus fort. Puis, la bavure et les risques d’exposition font clairement basculer le film dans la tragédie. On retient un moment en particulier dans la dernière séquence : ce coup d’éclats dans une cage d’escaliers où sur plusieurs étages tout n’est plus que fureur et fumée, où les corps se crispent et les violences semblent vouloir ne jamais retomber. Le spectateur dans cette confusion absolue est placé en état d’alerte.

Les Misérables, qui contient aussi quelque chose de la violence de Dheepan (Audiard, 2015), replace cette Haine des banlieues sensibles parisiennes à la mémoire de tous. Peut-être qu’à force de marquer l’écran, ces zones urbaines finiront par profiter d’actions politiques longues et plus efficaces. C’est le cas des cités des Muguets et de la Noé à Chanteloup-les-Vignes, où Mathieu Kassovitz avait tourné en 1995. Les paysages de La haine ont changé : des barres ont été détruites, des axes de circulation repensés, des logements recréés, une zone d’activité nouvelle structurent d’une autre façon ces espaces (« En vingt ans, la cité de « La Haine » s’est métamorphosée », art. du Parisien, mai 2015). Toutes les difficultés des populations n’ont pas disparu mais, dans cette périphérie des Yvelines, une amélioration est notée. Quant à l’originalité même du discours, peut-être faudra-t-il prendre rendez-vous avec la commissaire un brin décalée des Misérables. En effet, avant de tourner pour Ladj Ly, Jeanne Balibar était présente à Montfermeil pour d’autres agapes. Elle y a réalisé Merveilles à Montfermeil, qui prend le relais dans les cinémas deux mois après Les Misérables. Le sujet très sérieux reste celui la politique de ville. Mais cette fois la manière est différente : le ton relâché, la brochette de rôles loufoques et l’ensemble carrément foutraque annoncent un film dors et déjà immanquable.

Une réponse à “Les Misérables”

  1. A nouveau un remarquable passage revue d’un quartier qui sent le vécu, l’amateur de Rohmer l’ayant à coup sur place sous le signe du lion.
    Le survol est implacable, la Haine en bandoulière, John Carpenter en embuscade, Dheepan à la ceinture. Action et réactions, tel est bien le cocktail explosif d’un territoire perdu, mais pas pour tout le monde.

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