Les jours heureux, « Quand l’utopie des résistants devient réalité »

Gilles Perret, 2013 (France)

Durant le confinement du pays, décidé pour tenter de s’abriter de la tempête Covid-19, la société s’est mise à rêver du monde d’après, plus équitable et plus durable. Mais au moment du retour imposé à la normale, à partir du 11 mai, et alors que les premières décisions politiques s’assuraient, à coup de milliards injectés, de la remise en route de la machine néo-libérale, la déconvenue a paru sévère. A ce même moment, pour ne pas voir définitivement les « jours heureux » disparaître, le Conseil National de la Nouvelle Résistance ou CNNR est créé. Gilles Perret, un des secrétaires du groupe, avait réalisé sept ou huit ans auparavant, un documentaire sur Les jours heureux. En dehors de ses témoignages historiques d’importance, en dehors de ce qu’il met en évidence de l’héritage des résistants de la Seconde Guerre mondiale, son film intéresse fort en raison de la trame idéologique qu’il dessine et dont se revendique aujourd’hui le CNNR.

Les jours heureux, le film, fonde son propos politique, la critique sans appel des politiques néo-libérales dominantes, dans une démarche complètement historique. Les historiens Laurent Dauzou, qui s’est concentré dans ses travaux sur la Résistance, et Nicolas Offenstadt, qui a de son côté porté ses recherches sur la question du retour à la paix, apportent à plusieurs reprises leurs éclairages sur le contexte et les événements décrits. Mais Perret laisse surtout s’exprimer les acteurs premiers concernés, les Résistants eux-mêmes, comme Léon Landini (ancien FTP), Raymond Aubrac (Libération Sud), Robert Chambeiron (secrétaire du CNR), ou Stéphane Hessel (FFL), ce dernier toujours porteur de son précieux motif d’indignation. Dans une première partie, le documentaire raconte l’histoire de la Résistance, d’abord à travers la figure de Jean Moulin, puis avec la description de ce qu’a été la première réunion clandestine du CNR le 27 mai 1943. C’est par exemple l’occasion de mentionner la lettre peu connue du 10 juin 1940, dans laquelle Moulin parle de résistance huit jours avant de Gaulle. C’est aussi l’occasion de rappeler l’opposition entre les généraux de Gaulle et Giraud au sein de la France Libre. Les acteurs de l’époque racontent l’entente délicate entre les représentants de partis, de mouvements et de syndicats qui constituaient le Conseil National de la Résistance. PS, PC, Radicaux, Démocrates chrétiens et quelques autres s’étaient réunis à la même table, ce 27 mai, rue du Four à Paris.

L. Dauzou et G. Perret ouvrent ensuite les boîtes d’archives pour tourner les feuillets du programme du CNR (intitulé Les jours heureux). Son contenu, qui a été ardemment débattu, est détaillé : la nationalisation des banques et des grands groupes industriels qui avaient collaboré, la mise en place de la Sécurité sociale, les retraites généralisées, la liberté de la presse et son indépendance garantie, la loi sur la nationalisation des énergies gaz et électricité… Le documentaire dans une troisième partie s’interroge ensuite sur l’héritage laissé. Il n’est alors pas anecdotique de chercher à expliquer la façon dont le néo-libéralisme a progressivement mais aussi très méthodiquement démonté l’édifice que le CNR avait pensé au nom du rétablissement démocratique, de la reconstruction matérielle et sociale et de l’intérêt général.

Si l’acceptation du plan Marshall qui marquait le début de la Guerre Froide signait la fin de l’unité nationale, les mesures préconisées par le programme du CNR avaient déjà été adoptées (la loi sur le statut de la fonction publique date d’octobre 1946). C’est en fait à partir de 1986 et de la première cohabitation qu’une première vague de privatisations (Saint-Gobain…) met à mal l’idéal du CNR. TF1, Total, Suez… rapportent leurs milliards à l’État sous les gouvernements Chirac et Balladur, mais à chaque président son désengagement rémunéré, et cela jusqu’à la crise financière de 2008. L’énergie est libéralisée. La presse indépendante ne pèse plus face aux milliardaires qui semblent des grands médias tout posséder. Santé, culture, tourisme, éducation… il n’y a pas un secteur, pas une structure (même les collectivités territoriales) qui échappe au modèle entrepreneurial et managérial en France (exception faite peut-être du modèle associatif). Tout est mondialisé et régit par la logique du capital qui dévaste aussi bien l’environnement que l’humain.

Dans un de ses derniers discours, Raymond Aubrac faisait de la résistance une lutte pour l’obtention de la part des gouvernants d’une politique d’avenir. Autour de personnes issues de la société civile, anciens résistants (Anne Beaumanoir), universitaires (Jean-Marie Harribey), personnels soignants, enseignants, avocats… épaulé par un collectif qui signe une série d’essais et de réflexions, « Résistons ensemble… », le CNNR entend proposer à nouveau une politique d’avenir. Il n’y a plus qu’à espérer à présent que le mouvement devienne force.

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