Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait

Emmanuel Mouret, 2020 (France)

L’ORDRE DES SENTIMENTS

Géométrie en émoi
Un couple et puis deux. Maxime, en visite chez son cousin, et Daphné, enceinte de ce dernier, se rencontrent (Niels Schneider au jeu particulièrement « mouretien », voire « rohmérien » et Camélia Jordana assez extraordinaire). Les circonstances les amènent à passer trois jours ensemble et les invitent l’un à l’autre à se confier. Maxime raconte ses aventures avec Victoire (Julia Piaton), Daphné sa rencontre avec François (Vincent Macaigne). Quatre personnages comme un carré. On pourrait ici penser à L’ami de mon ami d’Éric Rohmer (1987), d’autant que le carré cité paraît n’avoir de perfection qu’en apparence (Rohmer forme des couples qu’il intervertit au cours de son film).

Et pour cause, dans Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, la figure du carré ne tient pas seule. Derrière ces deux premiers couples, se cachent d’autres personnages et d’autres sentiments. Maxime file le récit et enchaîne sur ses mésaventures avec Sandra (Jenna Thiam) que rencontrera Gaspard (Guillaume Gouix), son ami et coloc ; Daphné revient quant à elle sur ses amours contrariées pour le documentariste qui l’employait (Louis-Do de Lencquesaing, le « réalisateur » que l’on retrouve sur notre schéma).

On imagine un instant le cube de ces idylles, avant de se rendre compte qu’il y a à nouveau d’autres personnages derrière, parfois moins visibles. À l’image d’un agencement minéral aux formes géométriques aussi régulières que complexes…

La roche vue dans l’exposition de minéraux visitée par Maxime, Victoire et Sandra.

La part du feu
Parmi ces autres individus sensibles, Louise, à qui la lumineuse Émilie Dequenne prête vie. Discrète, au milieu des cœurs languis, elle n’en tient pas moins un rôle primordial. Louise a été blessée de découvrir que son mari, François, la trompe. Celui-ci voit en douce Daphné. D’abord rongée par une colère sourde, son sang bouillonnant de vouloir faire le mal, Louise est aussitôt terrassée de ne pouvoir agir. C’est d’un raisonnement entendu que vient le salut, au sens quasi religieux, du moins spirituel du terme. Les mots suspendus la calment, mieux, de son propre aveu, l’emplissent soudain d’une infinie douceur et, en quelque sorte, lui commandent par amour de s’effacer.

Dangereuses passions. Une illustration tirée du documentaire monté par Daphné.

« L’Homme croit aimer. Mais bien rarement il aime. Il se trompe et il pense que le désir de posséder, la jalousie sont signe d’amour. Mais on ne se venge pas par amour. On ne tue pas par amour. Le véritable amour ne s’intéresse qu’au bonheur de l’autre. Il ne se soucie pas de posséder. Il ne possède rien. »

Ces mots viennent de la télévision. Ce soir-là, François avait ramené un documentaire sur un penseur (Claude Pommereau dans le rôle). Les extraits diffusés, le discours rigoureux, ainsi que le didactisme du documentaire me semblent tracer un lien avec le style de Resnais dans Mon oncle d’Amérique (1980). Ces passages installent une distance avec les émotions ressenties, un peu comme si un point de vue extérieur s’exprimait sur l’histoire racontée. Chez Alain Resnais, il ne s’agit pas d’un philosophe mais du neurobiologiste Henri Laborit. Mon oncle d’Amérique se penche sur les comportements humains à travers différentes histoires comme autant d’expériences de laboratoire. Le professeur Laborit y analyse les actions décrites en relation avec les zones du cerveau sollicitées. Il conclue sur la capacité de l’humain à contrôler ses émotions et à faire du cerveau un centre depuis lequel il est aussi possible d’agir. Chez Emmanuel Mouret, le personnage de Louise paraît avoir assimilé la théorie exposée par Resnais. Elle la dépasse même. Louise se raisonne, chasse sa jalousie, sa colère et tout son désespoir. Elle accepte au contraire la situation, fait la part du feu et résilie sa vie de couple pour libérer l’être aimé. Elle évite ainsi à François de culpabiliser et lui permet de poursuive la relation débutée avec Daphné. À cette fin, Louise s’invente même un amant (Jean-Baptiste Anoumon).

Plus tard, le subterfuge est dévoilé. Le couple discute pendant que chacun se déplace dans le salon. Louise tourne autour de François (qui a compris qu’il a été trompé sans savoir pourquoi) et lui explique tout. En chemisier blanc, elle passe devant des rideaux blancs qui surexposent sa silhouette. C’est ainsi que le réalisateur met en valeur subtilement Émilie Dequenne, dans une blanche lumière qui fait de Louise une figure presque diaphane. Elle « s’efface » par amour et son personnage atteint une forme d’absolu. Parce qu’elle l’a décidé, elle n’est qu’amour et bienveillance à l’égard de son époux infidèle.

La douleur et le baume
Outre les marivaudages, où l’on retrouve l’influence d’Éric Rohmer, c’est aussi dans les nombreuses rencontres abandonnées au hasard (la jolie dernière scène au milieu des sapins de Noël pour ne donner qu’un exemple). Mais, à mes yeux, le plus admirable des arrangements du scénariste réside dans l’idée que le documentaire vu par Louise, et qui la conduit vers une issue heureuse, est le fruit même du travail de Daphné. Daphné est monteuse et la collaboratrice d’un réalisateur dont elle s’est épris. Ses sentiments n’étaient pas réciproques et le documentaire pourrait être pris comme le symbole de son désarroi amoureux. Cependant, le documentaire a passé entre les mains de François du fait de sa relation adultère. De ce cette manière, grâce au film dans le film, Emmanuel Mouret nous incite à croire en un agissement souterrain du hasard qui autorise Daphné (l’un des deux personnages principaux avec Maxime, rappelons-le) à ravir François à Louise. Ainsi, Mouret fait de Daphné à la fois la douleur et le baume de Louise et, de manière indirecte, la source pour elle d’un épanouissement supérieur.

Emmanuel Mouret expose le spectateur au feu de ses personnages. Les passions les traversent tandis que Chopin, Debussy ou Haydn les accompagnent. Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait est magnifique en tout point, mais je retiens particulièrement la beauté des deux relations éphémères, belles justement parce qu’éphémères. C’est d’abord celle de Daphné et Maxime, qui est la plus évidente, dans laquelle Daphné n’est pas parvenue à s’en tenir à ses propos et n’a pas résister à son attirance. Puis, celle de Louise qui revit son union avec François alors qu’ils avaient pourtant mis un terme à leur relation. À nouveau, Louise domine cette séquence de retrouvailles. Elle se remet une boucle d’oreille et sourit. Elle vient de profiter de l’instant et paraît radieuse.

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