Le village

M. Night Shyamalan, 2004 (États-Unis)

Une communauté isolée au milieu des bois vit de façon autarcique. Paysans, femmes, enfants sont regroupés autour des plus anciens organisés en un conseil qui décide de ce qui est bon pour le village et des règles à suivre pour éviter de froisser… « ceux dont on ne parle pas ». Lors du générique de début, le jeu de lents fondus au noir sur les ramures dénudées d’une squelettique futaie prépare le spectateur à découvrir un conte doucement effrayant…

Promenons-nous dans les bois…
Si ce n’est dans toutes, dans la plupart de ses réalisations, Manoj Night Shyamalan laisse une place à l’enfant, souvent en proie à ses peurs : le regard de l’enfant est essentiel dans Sixième sens (2000) et Incassable (2000), l’enfant se fond dans la cellule familiale qui est au centre de Signes (2001) et apparaît encore, de façon moins tangible certes, dans Phénomènes (2008)… Le village, lui, est tout entier plongé dans l’atmosphère des contes fantastiques lus aux enfants, tels que ceux des Grimm ou d’Andersen (deux ans plus tard, La jeune fille de l’eau exacerbe cette idée du conte pour enfants et du merveilleux). Un plan montre des enfants qui jouent à se faire peur à la lisière de la forêt à la tombée de la nuit : pendant que ses camarades l’observent derrière une bute, l’un d’eux, pour prouver son courage, tourne le dos aux bois d’où proviennent des grognements, ceux d’animaux sauvages ou de mystérieuses créatures, ceux qui inspirent la peur et les font soudain détaler comme des lapins. Tapis dans les arbres, ce ne sont pas des loups qui menacent le village mais des êtres aux allures de porc-épics géants, engoncés dans des pèlerines rouges, encapuchonnés et pourvus de griffes longues comme des coutelas. Mais la forêt n’est pas qu’un espace terrifiant qui ceint une communauté apeurée, elle représente aussi une barrière de protection contre un danger qui effraie les dirigeants du village (William Hurt, Sigourney Weaver, Brendan Gleeson) davantage que les créatures sylvestres ; un danger lié à leur passé refoulé et enfermé dans une malle cadenassée, un danger caché aux autres habitants ainsi qu’aux spectateurs et qui constitue le prétexte au rebondissement final, ce à quoi la réputation du réalisateur a trop été réduite.

Des règles du jeu… à enfreindre
Les règles imposées par le conseil sont rappelées de façon didactique dans une classe d’école. Les enfants sont face à l’enseignant et à la caméra et nous apprennent qu’il ne faut pas pénétrer dans les bois pour ne pas troubler la paix conclue avec les créatures, que le rouge, interdit, est une couleur maléfique, à l’inverse du jaune qui protège, etc. Trois défient les règles. Noah Percy (Adrien Brody), le simple d’esprit, le fait sans en avoir vraiment conscience (il cueille des baies de la couleur redoutée, franchit les limites à ne pas franchir). Lucius Hunt (Joaquin Phoenix), taciturne et d’apparence un peu benêt, souhaite passer outre ces contraintes pour ramener de l’extérieur, de la ville, de quoi améliorer le quotidien de la communauté, notamment des médecines. Il en est empêché par un coup de couteau planté dans son ventre dans une douce et géniale mise en scène (Sabotage, Hitchcock, 1936). Et la belle aveugle (presque celle de Millais peinte en 1856), Ivy Walker (Brice Dallas Howard magnifique) qui est contrainte par les événements à traverser la forêt et braver ses dangers pour sauver Lucius. Ivy apparaît pour la première fois de dos, en train de consoler sa sœur d’un chagrin d’amour. L’être est bienveillant. Rien que la couleur de ses cheveux, roux, pourrait être perçue comme une provocation aux règles de la communauté et l’on devine que cette jeune aveugle les défiera. De plus, à cause de sa cécité, son personnage semble proche de l’enfant à qui les histoires fantastiques sont racontées, l’imagination de l’un comme de l’autre (et avec elles celle du spectateur) ne demandant qu’à être stimulée pour devenir la véritable source de l’épouvante…

L’efficacité du narrateur
Comme à son habitude, M. Night Shyamalan suscite la peur dans des fracas craints et attendus ou plus subtilement par instillation (une silhouette rouge d’un monstre dans le reflet troublé d’une rivière). Lors de l’attaque des créatures dans le village, sur la tour de guet, Finton (Michael Pitt) sonne la cloche qui donne l’alerte et les villageois aussitôt courent se cacher (n’est-ce pas là une réaction d’enfant que de se cacher pour échapper au mal ?). Les trappes, les volets, les portes sont alors fermés. Seule Ivy reste sur le pas de sa porte la main tendue car Lucius est encore à l’extérieur. Sa main apparaît en gros plan alors qu’à l’arrière-plan, flou, un monstre approche, puis, en un joli ralenti et dans une musique entraînante jouée aux violons, Lucius prend la main d’Ivy et l’emmène à l’intérieur (la partition est signée James Newton Howard auquel le cinéaste reste fidèle depuis Sixième sens). Un autre gros plan montre les mains fortement serrées des deux personnages avant qu’ils ne disparaissent derrière une trappe, dans leur cache. Plus loin, dans l’affolement général qui succède à une fête perturbée par des bruits étranges, Ivy avance craintive vers la caméra la main tendue, une autre main la saisit, c’est celle de Lucius qui à nouveau guide la jeune fille. M. Night Shyamalan surprend par ces bouts de réalisation éclatante (et qu’importe la problématique du fauteuil à bascule, même s’il faut bien avouer que je n’y vois pour l’instant aucune solution satisfaisante). Malgré de négligeables petits défauts (d’autres ralentis plus superficiels), le conte, dans lequel le réalisateur nous plonge, fonctionne.

 

Une réponse à “Le village”

  1. J’ai revu ce film il y a quelques mois, à l’occasion de son achat en dvd (les bonus sur le tournage du film sont à ce propos très intéressants!) et j’ai été aussi séduit par l’ambiance si particulière qui se dégage de cette œuvre que lors de son premier visionnage, l’effet de surprise en moins.

    Ce village, hors du temps, ancré dans d’anciennes traditions et coutumes renferme à la fois un charme (l’image d’un endroit idyllique où une communauté vit en harmonie avec la nature et dans une grande solidarité… loin des horreurs du monde, même si tout ceci n’est qu’illusion) et un mystère terrifiant. La peur ancestrale des êtres qui vivent dans les bois rappelle en effet les peurs du moyen-âge, locales et régionales (l’Ankou en Bretagne, le grand méchant loup, etc.) qui perdurent au plus profond de nos campagnes. Légende ou réalité ? Ces êtres apparaissent pourtant quelquefois et sont donc bien réels, mais sait-on vraiment qui ils sont?

    J’ai beaucoup aimé ce film, à l’atmosphère inquiétante (oui on sursaute de nombreuses fois !), aux acteurs merveilleux (la performance d’Adrien Broody, « l’homme aux sourcils en opposition », est tout simplement remarquable) et à la magnifique musique qui entretient à merveille ce climat mystérieux et menaçant. Une musique, et un film d’ailleurs, qui sont parmi les préférés (peut-être même son préféré !) de Tuomas Holopainen, le claviériste et créateur du célèbre groupe finlandais Nightwish. Je vous ai glissé dans ce commentaire une vidéo dénichée sur YouTube où justement il parle de ce village et de cette fameuse musique.

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