Le pirate

Vincente Minnelli, 1948 (États-Unis)

En pleines Caraïbes espagnoles, Manuela rêve de flibustes (Judy Garland, 26 ans, alors en pleine dépression). Mais elle est promise au bedonnant et distingué maire de Calvados (Walter Slezak). Justement, dans cette ville portuaire, débarquent Serafin (Gene Kelly) et sa troupe de saltimbanques. Le premier numéro dansé et chanté est un peu long à venir, probablement en raison d’une présentation assez bavarde de la situation initiale, il est toutefois sûrement le plus beau du film. Avec le morceau Niña, Serafin y est présenté comme un séducteur plutôt fantasque : habillé en homme du monde, cheveux en brushing sur le devant, le bel élégant passe durant la chanson d’un balcon à l’autre, d’une beauté latine, blonde ou brune, à une autre et finit sur un kiosque en un boléro endiablé au milieu des robes colorées et tournoyantes. Plus tard, dans la scène suivante, l’acteur croise par hasard sur les remparts Manuella en robe rouge et grand chapeau. Elle est agacée et fuyante, lui en fait le tour, la toise et lui déclare brutalement sa flamme.

Le scénario se poursuit ensuite en mêlant comme il plaît tant à Minnelli fantasme et réalité. Manuela rêve d’être enlevée par le légendaire pirate Macoco. Pour la séduire, Serafin se fait passer pour « Mack the Black » devenu acteur afin d’échapper à la corde. Quant au maire Don Pedro, il est en vérité le fameux pirate mais, rangé et bien caché, le voilà notable d’une ville tranquille. Légendes, rêves et même hypnoses assurent tous les vertiges. Dans la dernière séquence, où Serafin est condamné à être pendu en tant que Maroco, Minnelli prévoit de faire en quelque sorte de la potence une scène élargie : il s’agit pour le faux pirate de profiter d’une faveur qui lui est faite, un dernier numéro d’acteur avant d’avoir la corde au cou, et avec l’aide de Manuela et par la ruse de confondre finalement le véritable Macoco.

Producteur de nombreuses comédies musicales pour la MGM, c’est Arthur Freed qui est à l’origine du Pirate : c’est lui qui fait appel au couple Garland et Kelly (qui ont déjà joué ensemble dans Pour moi et ma mie de Busby Berkeley en 1942), c’est lui qui fait appel à Vincente Minnelli (mari de Judy Garland depuis 1944 alors que tous les deux tournaient Le chant du Missouri), c’est encore lui qui sollicite Cole Porter pour la musique. Malgré des conditions de tournage parfois compliquées, certaines scènes reprises ou supprimées (c’est le cas du morceau Voodoo dans lequel Judy Garland se faisait trop explicitement sensuelle au goût des studios et dont les négatifs ont fini brûlés à la demande du producteur Louis B. Mayer), tout le monde semble croire encore au film à sa sortie.

C’est pourtant un échec. En fait, le film lui-même manque d’unité et paraît déséquilibré. Il suffit de citer trois autres moments marquants pour noter la diversité des ambiances. Ainsi, durant le ballet pirate, pendant que Serafin fait le malin devant une grosse mule assise, Manuela imagine un décor ardent au centre duquel l’acteur y est fantasmé, à la fois gracieux et viril, en pirate féroce. Ailleurs, en une scène de ménage assez sévère, Manuela laisse éclater sa rage sur Serafin en lui jetant tout ce qui lui passe par les mains et ne permet à l’artiste fallacieux que de bégayer ses excuses. Le dernier numéro est un duo sur le morceau Be a clown (une ébauche pour le génial Make ’em laugh de Chantons sous la pluie, 1952) dans lequel, bien loin des robes bouffantes et des pantalons courts rayés, Garland et Kelly sont habillés en clowns et se retrouvent à faire des pitreries sur scène. Les ambiances sont donc variées et la disparité d’ensemble a pu gêner. Au final, le public, qui avec un tel titre attendait certainement un film de cape et d’épée, a pu également se sentir trompé par toute cette fantaisie. Le film a ses défauts, certes, mais il ravit aussi par bien des aspects. Et Gene Kelly, qui signe ici les chorégraphies avec Robert Alton et que l’on peut considérer comme la vraie vedette du Pirate, y est remarquable.

4 commentaires à propos de “Le pirate”

  1. Ce n’est pas le Minnelli le plus équilibré, comme tu l’écris, mais j’aime bien ce film coloré et plein de fantaisie et de surprises, avec un « méchant » romanesque et sympathique.

  2. Je reconnais mon inculture crasse en matière de musicals classiques, le chef d’œuvre Singing in the rain mis à part bien sûr. Pas sûr que ce Minnelli mineur soit des plus indispensables à ma collection si j’en juge par les réserves consignées en dernier paragraphe. L’opportunité de voir danser Gene et chanter Judy me fera peut-être y jeter un œil s’il passe un jour à portée de lecteur.

  3. Moi aussi je l’aime bien et le préfère même au Chant du Missouri, pourtant considéré comme un classique (Judy Garland, qui ne m’a jamais vraiment touché et à qui la comédie va mieux que la romance, y est dans ce dernier moins attachante).

    Et pour donner envie de ce Pirate, outre les acteurs eux-mêmes, outre les cocasseries et les quiproquos de la comédie, outre les numéros de chants et de danse, oserais-je ajouter que c’est ce film qui vaut à Gene Kelly l’attribution de l’invention du pole dance par un internaute (voir cela sur Youtube, il s’agit de la dernière partie du titre Niña, superbe de mise en scène et d’ailleurs déjà cité au début du texte ci-dessus).

    • Ah oui, moi aussi, je préfère largement Le Pirate au Chant du Missouri que je trouve personnellement assez plat, voire ennuyeux (et qui, en termes de classiques, est loin de valoir les grands Minnelli – Brigadoon, Comme un torrent, Les ensorcelés, Tous en scène, etc.).

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