Le monde, la chair et le diable

Ranald MacDougall, 1959 (États-Unis)

A la fin des années 1950, bombe A et bombe H sont entre les mains des États-Unis et de l’URSS. Le monde entier, qui a été témoin des ravages déjà entraînés par de telles armes, craint le conflit nucléaire. La guerre nucléaire finit par avoir lieu.

SEUL
C’est ce qu’apprend le mineur Ralph Burton (Harry Belafonte) lorsqu’il sort d’un souterrain dans lequel il est resté coincé plusieurs jours et qu’il découvre la ville de New York vidée de sa population. Les papiers sont soufflés par le vent à travers les larges avenues désertes. Ailleurs, les voitures abandonnées sont définitivement coincées dans les embouteillages. Ralph Burton parcourt New York sans tout d’abord accepter ce qu’il lui arrive : il rompt le silence en criant aux gratte-ciel tout son désespoir. Au milieu de ces gigantesques bâtiments, il apparaît petit et surtout très seul. Peu de films ont su recréer cette atmosphère. Parmi les exemples récents, 28 jours plus tard de Danny Boyle (2003), propose une représentation de Londres déserte mais les mêmes plans d’embouteillages et de journaux balayés par le vent sont utilisés dans un montage au rythme rapide et accompagné par une musique rock. Danny Boyle entend transposer dans la scène la panique du personnage qui traverse la capitale… Néanmoins, la détresse de la situation me paraît mieux vue dans les choix de Ranald MacDougall. Plutôt que d’essouffler le spectateur dans une mise en scène très découpée, ne vaut-il mieux pas le laisser percevoir, par quelques plans lents et posés, le temps long auquel le héros va se trouver confronté ? Dans le court-métrage La jetée (1962), Chris Marker montre Paris après la Troisième Guerre mondiale. L’impression qui s’en dégage est tout à fait différente et la détresse y est plus profonde. Le point de vue n’est plus celui d’un individu marchant dans une métropole déserte, mais celui du narrateur. Le roman photo apporte un réalisme quasi documentaire et le chant religieux (?) qui l’accompagne accentue la désolation suscitée par la vue de la ville détruite. Ranald MacDougall, lui, en optant pour l’absence de musique ajoute de la pesanteur à la situation. Elis Sutter de Dvdrama [site disparu, mais critique lisible ici] écrit que sa mise en scène « exacerbe ce règne de l’absence et du dépouillement ».

Durant sa triste errance, Ralph Burton se tourne vers Dieu. L’église qu’il visite n’est pas épargnée par la catastrophe, ce dont il se rend compte en mesurant le taux de radioactivité… Ainsi, la foi est aussi touchée. Le détour par l’église est un passage obligé (à nouveau 28 jours plus tard). Lorsque les cloches sonnent, des plans de rues désertes se succèdent en « cut », et sur le côté droit de chaque image une statue de lion qui semble réagir à l’appel : la bête couchée, éveillée, sur ces quatre pattes, rugissante. Ralph prend son mal en patience. Il reconstruit un semblant de vie, d’abord à la manière d’un vagabond. Puis il s’installe dans un immeuble, améliore son confort et fait la conversation aux mannequins qu’il a ramenés chez lui. Mais il n’est pas le seul survivant…


A DEUX
Une femme le guette. Une première image les lie : la caméra se focalise en un gros plan sur une pièce de monnaie abandonnée sur le trottoir aux pieds de Ralph, il quitte le cadre par la droite, nous voyons ensuite les pieds de la femme apparaître sur la gauche, elle s’arrête devant la pièce et la dépasse, elle quitte à son tour le cadre par la droite. Lors de la belle scène qui les amène à se rencontrer, Ralph jette de colère un mannequin du balcon de son appartement, elle, au pied de l’immeuble (elle est filmée en plongée), croyant qu’il s’agit d’un suicide, se précipite sur le corps en hurlant. Par la suite, comme un animal sauvage qu’il va falloir apprivoiser, la blonde Sarah Crandall (Inger Stevens) fait d’abord un pas en arrière. Pourtant, c’est elle qui devient maîtresse quand elle, blanche, se fait servir à table par lui, noir… De même, lorsque Ralph se retrouve dans la position avilissante du coiffeur pour dame. A la fin des années 1950, les discours du révérend Martin Luther King gagne une plus large audience. La lutte pour les droits de la population noire est alors plus vive. N’ignorant pas les problèmes de société qui lui sont contemporains et qui secouent les Etats-Unis, Ranald MacDougall profite de ces quelques scènes pour critiquer la ségrégation raciale.


A NOUVEAU SEUL ?
Un troisième survivant, Benson Thacker (Mel Ferrer), vient envenimer des relations déjà compliquées. Les deux hommes vont se disputer Sarah (assis dans l’appartement, ils se provoquent et entre les deux, dans l’arrière-plan, se trouve le sujet de leur querelle, la femme, représentée par un tableau de Modigliani). Le couple qui se forme est blanc et Ralph Burton se trouve à nouveau seul. Même à trois sur la planète, les hommes qui demeurent adversaires ne parviennent pas à cohabiter. Faisant fi de la catastrophe nucléaire, ils exhibent encore leurs armes… La raison reprendra-t-elle le dessus ? Ou bien la bêtise humaine fera-t-elle de nouvelles victimes ? En révélant que le film ne se clôt pas par le traditionnel THE END, mais par THE BEGINNING, met-il sur la voie ?





Notons les similitudes de Je suis une légende avec ce métrage. Finalement, Francis Lawrence réalise autant un remake du Monde, la chair et le diable qu’une adaptation du livre de Richard Matheson (un univers post-apocalyptique, un protagoniste noir, New York devenu désert urbain, une vie sociale réinventée et des mannequins de plastique pour interlocuteurs de fortune).

2 commentaires à propos de “Le monde, la chair et le diable”

  1. Je viens de regarder l’un des premiers épisodes de l’excellente série The twilight zone (La quatrième dimension créée par Rod Serling en 1959) que je n’avais pas revue depuis mon enfance. Cette histoire intitulée Solitude et diffusée en 1958 (donc un an avant Le monde, la chair et le diable) raconte l’errance d’un homme amnésique dans une petite ville américaine vidée de ses habitants. On retrouve beaucoup d’éléments utilisés par la suite dans le film de Ranald MacDougall (le silence, les mannequins…). Par contre la fin est complètement différente.

  2. Selon l’Imdb, le premier épisode de la série, Solitude, a été diffusé pour la première fois à la télé le 2 octobre 1959 et The world, the flesh and the devil un peu plus tôt le 20 mai de la même année. Le long métrage précède donc bien la série, au moins sur pellicule.

    J’ai aussi souvenir d’un épisode (peut-être y en a-t-il plusieurs sur le thème) dans lequel un bonhomme qui s’est abrité dans un coffre fort échappe à une explosion nucléaire. Il est le seul survivant. Passionné de lecture, il passe son temps à ça. Mais vient le jour où il casse ses lunettes et ne voit plus rien.L’épisode se clôt sur son désespoir.

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