Le maréchal de l’Enfer (El mariscal del Infierno, Los poseídos de Satán)

León Klimovsky, 1974 (Espagne, Argentine)

Gilles de Rais a moins inspiré le cinéma que la littérature. Ce seigneur de Bretagne (1404-1440), qui a un temps chevauché aux côtés de Jeanne d’Arc et qui plus tard fut accusé d’infanticide, de sodomie et d’invocations démoniaques, qui a peut-être aussi alimenté le mythe de Barbe Bleue, n’est présent que dans peu de films. Il apparaît d’abord dans des œuvres consacrés à Jeanne d’Arc (on omet volontairement les téléfilms) : au moins La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc, fille de Lorraine (Marco de Gastyne, 1929), Jeanne d’Arc de Fleming (1948) ou Jeanne d’Arc de Besson (1999). Le personnage n’est alors pas ou si peu traité. En revanche, deux autres fictions, l’une et l’autre assez modestes, lui sont plus directement consacrées : Monstrum, petit film indépendant d’Eric Dick (2013) et, plus ancien, le film qui intéresse notre chronique, El mariscal del Infierno de l’Argentin León Klimovsky.

Personnage inspiré de Gilles de Rais et incarné par Paul Naschy, Gilles de Lancre est un grand seigneur. Après s’être battu contre les Anglais et n’y avoir trouvé aucune gloire, il n’en est pas moins un seigneur perdu. Manipulé par sa femme Georgel (Norma Sebré), il cherche à la fois à s’enrichir et à se venger de Charles VII ; un double objectif que seule la pierre philosophale lui permettrait d’accomplir (« Solo la piedra filosofal me dará fuerzas para ponerse el trono »). C’est pourquoi dans son château œuvre l’alchimiste Simon de Braqueville (Eduardo Calvo). Ce dernier, qui échoue dans ses premières expériences, finit par demander à son employeur du sang humain pour accomplir le Grand Œuvre. Gilles hésite un bref moment, mais cède sous la pression de sa femme, autrement plus avide que lui. De plus, lors d’une invocation au seigneur des Ténèbres après décapitation, dans ce qui n’est qu’une vaste supercherie que seul Gilles ignore, il lui est annoncé comment obtenir les secrets de la vie et de la mort grâce à la pierre des philosophes. Entièrement dupé, mais tout à fait convaincu, Gilles envoie donc un homme de confiance (Mariano Vidal Molina) parcourir la région à la recherche de victimes. Pendant ce temps, Gaston de Malebranche (Guillermo Bredeston), ancien compagnon d’armes du seigneur de Bretagne, organise autour de quelques hommes (paysans et autres sujets spoliés) une rébellion en tout point ressemblante à celle menée par Robin des bois à Sherwood (jusque dans les bonds de Gaston en souvenir d’Errol Flynn).

Il est aussi question de nécromancie et de conjonction astrale, mais c’est sur la visite au laboratoire de l’alchimiste que nous préférons revenir. Après un banquet particulièrement arrosé, Gilles a décidé de montrer à Gaston de Malebranche (qui ne s’est pas encore retourné contre lui) le lieu de tous ses secrets. La pièce dispose d’un foyer où l’adepte est en train de travailler. Il porte dans une petite poêle un liquide à ébullition, auquel il ajoute une fiole d’eau argentée (du mercure ?). Sur la grande table centrale, des instruments ont été disposés nombreux : alambic, serpentin, creuset, des pots de tailles variées, un grand vase en verre avec un liquide fumant… Plus loin, une étagère avec d’autres vases et un crâne humain. Le laboratoire dispose encore d’un pupitre sur lequel un livre est ouvert et une bibliothèque où figurent des ouvrages des alchimistes grecs, arabes et persans (ce qui est précisé dans la présentation que fait le maréchal en personne). Le laboratoire est mieux rangé que celui de l’alchimiste juif de Demy (Le joueur de flûte, 1972), moins coloré que l’antre du savant de Peau d’âne (Demy, 1970). On y retrouve ce qu’il y avait déjà dans le laboratoire de Frollo tout en haut de Notre-Dame de Paris (Delannoy, 1956). On y retrouve à peu près tous ce que les peintres (flamands notamment) ont peint aux XVIe et XVIIe siècles (exception faite d’un oratoire, mais comme Gilles ne compte pas plaire à Dieu…). Sur le fond, le film ne dit pas non plus n’importe quoi puisque l’alchimie a pour but, grâce à l’obtention de la pierre philosophale, non seulement la fabrication d’un or artificiel, mais aussi la prolongation de la vie humaine (même si sur ce point, car il y est plus ou moins question d’immortalité finalement, les prétentions paraissent exagérées par rapport à ce que l’on trouve en général dans les textes alchimiques).

Hervé Dumont ne fait pas grand cas de ce maréchal-là : « Le film est un mélange souvent soporifique d’aventures et de sadisme (sans trop de nudité) en Technicolor, tourné à Madrid, à Belmonte et Tolède. On ne peut que regretter que l’unique production qui aborde (par la bande) le personnage historique, et non son avatar fictif de conte de fée ou une transposition au XXe siècle (les Bluebeard d’Edgar Ulmer en 1944, et d’Edward Dmytryk en 1972), se résume à cette grand-guignolerie fauchée. » (site Cinéma & Histoire)

Et pourtant, malgré l’assaut critique et d’indiscutables ratés (de mise en scène et de casting), le maréchal, qui en a vu d’autres, vaut tout de même un tout petit peu mieux. Ce n’est certes pas la romance avec la blonde que nous sauverons, ni la séance de magie avec son drap noir à pentacle et sa dague à sacrifice sur coussinet rouge. Cependant, nous serons plus indulgents à l’égard du récit et surtout du personnage de Gilles de Lancre. Paul Naschy, habitué aux loups-garous et aux vampires, campe ici un parfait méchant, bien plus charismatique que son opposant, le fade de Malebranche. De même, en tant que scénariste (Jacinto Molina au générique, son véritable nom), Naschy fait aussi transparaître son intérêt particulier pour l’alchimie (en effet moins folklorique dans le film que les autres arts occultes mentionnés), ainsi que son goût pour le Moyen Âge.

3 commentaires à propos de “Le maréchal de l’Enfer (El mariscal del Infierno, Los poseídos de Satán)”

  1. Au regard de ce qui est décrit ci-dessus, je suis certain qu’il me plairait aussi cet alchimiste ! Après tout, les Mexicains en savent suffisamment long sur la fabrique de l’or pour changer le cinéma bis en métal précieux.

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