L’Assemblée

Mariana Otero, 2017 (France)

Dans son documentaire, Mariana Otero nous embarque dans le bouillonnement de la démocratie participative telle qu’elle s’est mise en place lors des rassemblements de Nuit debout en mars 2016 suite à la présentation qui a été faite du projet de loi El Khomri sur la réforme du travail conduite sous la présidence Hollande. C’est ainsi que place de la République à Paris une opposition s’organise. Le mot d’ordre d’abord donné est celui de grève générale. Certains entendent propager un élan révolutionnaire. Ils sont de plus en plus nombreux à se grouper autour de la statue de bronze de Marianne. Mais c’est une Babel nouvelle qui semble aussi s’ériger. Le mot d’ordre est dilué avec d’autres, les thèmes des commissions qui se mettent en place et les sujets de réflexion variés qui se multiplient (climat, migrants, éducation, médias, agriculture bio…). Se pose également la question de la violence et de son usage (Nuit debout se veut un mouvement pacifiste mai accepte d’agréger d’autres tendances contestataires prêtes à agir par la force). Se pose la question de la souveraineté de l’assemblée générale. Se pose la question de la pertinence du vote. Se pose la question de l’image de Nuit debout et de sa relation au débat. Le mouvement se disperse. Lentement.

Cependant, avant que cette Babel ne s’effondre, l’assemblée a tenté de se structurer. Les participants, les citoyens réunis, ont échafaudé des règles ; par exemple, la distribution de la parole, ou bien « les gestes qui sauvent » qui organisent les réactions aux discours tenus (réaction de l’audience active et participative auxquelles la caméra d’Otero est très attentive). A la question fondamentale « Comment décider ensemble ? », le film rapporte d’ailleurs une idée tout aussi fondamentale :

La forme , c’est la déjà le fond.
La forme même est politique.

Le 10 mai et la décision du Premier ministre E. Valls de recourir au 49.3 pour imposer une loi amendée par les députés à 4983 reprises change la teneur des propos tenus place de la République. Pourtant, ni le 49.3, ni les grèves alors déclenchées dans différents secteurs ne relancent véritablement le mouvement Nuit debout. Et certains acteurs entre eux discutent de l’intérêt de ces deux mois passés. « La parole libre est le meilleur moyen de tuer l’assemblée » entend-on. Le documentaire, qui jamais ne commente en off, rend compte des atermoiements et de la déception auxquels l’engouement du début finit par laisser place.

Nuit debout n’a pas proposé de nouvelle constitution. Le mouvement installé sur cette agora parisienne n’a pas su se transformer dans l’action. Et pour autant, était-ce sa vocation ? L’Assemblée de Mariana Otero insiste sur la parole réappropriée par le peuple. Babel ne se serait donc pas effondrée. Ce printemps d’opposition a suscité des réflexions nombreuses qui se poursuivent pour la plupart dans d’autres contextes. Les effets de Nuit debout sont diffus mais, d’après les sociologues, les historiens, les chercheurs sollicités dans les passionnants entretiens que propose l’édition dvd*, ces effets sont réels. Nuit debout a permis de politiser toute une frange de la population, une génération qui était jusqu’à présent distante avec la politique. Le mouvement a aussi permis de ramener une coordination citoyenne rare et si peu visible. Il a assuré ainsi la véritable expression du peuple. Il a surtout rappelé tout en la questionnant, et ce n’est pas le moindre de ses intérêts, ce qu’est la démocratie.





* Les intervenants pour discuter du film sont Loïc Blondiaux, professeur et chercheur en science politique à la Sorbonne, Frédéric Lordon, chercheur au CNRS, Mathilde Larrère, historienne à l’université Paris XIII, Monique et Michel Pinçon-Charlot, sociologues, Philippe Urfalino, directeur de recherche au CNRS et Yves Sintomer, professeur de science politique à l’université Paris VIII.



Dvd édité par Epicentre Films le 6 mars 2018.

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