La vie moderne

Raymond Depardon, 2008 (France)

Raymond Privat, 83 ans, dit à propos du métier d’agriculteur « Il ne faut pas l’aimer ce métier, il faut être passionné ». La formule pourrait se suffire à elle-même. Puis Depardon demande si le vieil homme a été, lui, passionné dans sa vie d’agriculteur… « Il a bien fallu » rétorque son interlocuteur lucide et résigné. Avec La vie moderne, le photographe et documentariste Raymond Depardon boucle une trilogie sur les paysans français entreprise dix ans plus tôt avec Profils paysans : l’approche (sorti en 2001) et poursuivie avec Profils paysans : le quotidien (2005).

Dans les Cévennes, en Ardèche et en Haute-Loire, le réalisateur parcourt les routes étroites et sinueuses qui le conduisent à chaque ferme, isolée les unes des autres de quelques kilomètres. En moyenne montagne, dans ces espaces dits « accidentés », les populations rurales habitent des hameaux désertés. Les paysans les plus âgés, qui pour la plupart exercent leur métier depuis plus de soixante ans, sont obligés de revendre des bêtes, vaches et brebis, dont ils ne peuvent plus s’occuper. « C’est la fin » d’après Marcel, l’un d’entre eux. Les plus jeunes abandonnent leur « projet agricole » car trop hasardeux eu égard au lieu de l’exploitation envisagée et à l’absence de marché, ou bien ils sont eux-mêmes trop peu confiants quant à l’avenir de la profession (« bientôt, les agriculteurs ne serviront plus à rien » explique une mère à son fils). Loin de l’agriculture intensive et du tourisme, les activités liées à la culture des sols et surtout à l’élevage dans cette région sont moribondes… Depardon ne visite pas des fermes mais de vraies impasses. Pourtant, dans ces foyers et au sein des familles rencontrées, deux enfants seraient destinés, selon les molles envies du moment et les encouragements de l’entourage, à reprendre les exploitations de leurs parents. L’une des deux, selon sa mère, devrait plus tard passer un bac pro agricole avant d’aider son père…

Le réalisateur et son ingénieur du son (Claudine Nougaret qui est également sa productrice) constituent toute l’équipe du documentaire. La caméra qu’ils fixent sur leur véhicule et les images obtenues avec nous permettent de les accompagner au fil des déplacements et des visites. De cette manière, en caméra subjective, le long premier travelling nous introduit dans cette campagne, un été. La petite route descend et nous la suivons lentement. L’impression laissée dès le commencement est celle de l’isolement et de l’encaissement du site. L’Élégie opus 24 de Gabriel Fauré qui accompagne le voyage lors de cette séquence lui confère une douce tristesse. Le dernier plan-séquence est aussi un travelling, arrière cette fois-ci. On quitte ces lieux plein d’interrogations sur l’avenir des personnes interviewées et sur celui de l’activité agricole de la région. Si Depardon suscite un certain pessimisme, il ne le fait jamais simplement : aucun des paysages filmés n’est un cliché des campagnes ou des fermes françaises (aucun village avec clocher à l’horizon, aucun chant de coq…), aucun procédé ne sert à souligner l’aspect « dramatique » d’une situation et, à l’inverse, l’utilisation du Scope (qui permet d’avoir une image au format large et qui est utilisée en général pour les films à grands spectacles, les westerns en particulier) prend à contre-pied l’idée même du documentaire réaliste. Dans L’Avventura du 29 octobre 2008, Florence Ben Sadoun a souligné avec pertinence le travail fait sur le son et cette volonté de ne donner à entendre aucun poncif. L’humour tendre (et non moqueur) qui émane des personnages, des répliques et des situations permet d’éviter tout apitoiement et participe à la nouveauté dégagée par le film. De mon côté, je n’ai pas ressenti la gêne que regrette Emmanuel Didier dans son bel article, sur Critikat. Il me semble que Depardon est à l’écoute de ces interlocuteurs et que le rythme lent des dialogues, ainsi que les longs silences s’harmonisent avec le temps finissant de ces hommes.

Alors qu’apparaît ces derniers temps un genre documentaire qui s’intéresse particulièrement à la mondialisation (Mondovino de Jonathan Nossiter, 2004, ou Paysages manufacturés de Jennifer Baichwal, 2007), La vie moderne s’encaisse dans les montagnes cévenoles et la petite équipe du film s’éloigne de tout, du monde et de l’urbain, mais pas des hommes. Avec ces Profils paysans, Raymond Depardon complète le tableau commencé par Georges Rouquier sur une certaine agriculture française et son évolution (Farrebique et Biquefarre, 1946 et 1984). Mais sa démarche est nouvelle et même personnelle puisque le cinéaste dresse aussi là le portrait de paysans qu’il identifie parfois, dans les entretiens qu’il accorde, à son père agriculteur.

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