La papesse Jeanne

Jean Breschand, 2016 (France)

La mise en image de cette légende médiévale par Jean Breschand affilie La papesse Jeanne à deux ensembles, d’une part celui de ces films qui puisant dans la matière médiévale ne possèdent que très peu de moyens et compensent par une originalité de mise en scène et plus encore par une sensibilité (parfois une spiritualité) exacerbée, d’autre part, cela car le personnage de Jeanne est celui d’une belle ingénue, à un autre ensemble de films qu’il nous semble pouvoir caractériser par une grande liberté, une féminisation, voire un féminisme heureux (au risque de l’anachronisme) à défaut d’être salutaire pour ses personnages.



LUMIÈRE ET NATURE
Ainsi, dès le premier plan, c’est la nature qui est valorisée : ce sont d’abord les bruits d’insectes et les chants d’oiseaux qui nous parviennent, comme un printemps. Le film tend même vers une contemplation (« Elle pouvait regarder un caillou comme si elle plongeait dedans »). C’est pourquoi on pense par moments à Jeanne Captive de Philippe Ramos (2011), bien qu’il ne s’agisse pas de faire de cette Jeanne-ci une mystique. La grande lumière du film, les extérieurs, le littoral, la végétation rase (tournée en Corse alors que le récit est un itinéraire qui conduit Jeanne d’un point de départ indéterminé [1] au Latran), rappellent la Jeannette de Bruno Dumont (2017).Par ailleurs, les personnages sont rarement enfermés et le bâti limité seulement à des ruines (l’épisode de la communauté des iconoclastes) et aux murs du couvent de Rictrude (?). On sera aussi surpris par le choix fait de placer au milieu de ce nulle part un simple abri en bois pour évoquer la cour pontificale. Comme la cabane d’un jeu d’enfant, comme s’il s’agissait de faire semblant malgré le sérieux qui entoure le pontife (Les filles du Moyen Âge, Hubert Viel, 2015).



VOIR ET SAVOIR
Jean Breschand insère également beaucoup de plans d’animaux : l’oie dont il se sert pour évoquer Jeanne (qui aurait perdu de sa blancheur), mais aussi un âne, une chèvre, un lézard… Plutôt qu’à une démarche contemplative ou purement symbolique, on pense aux encyclopédies médiévales et à leur inventaire des choses de ce monde. Dans la scène du scriptorium, au milieu de son travail (la copie des Épîtres aux Corinthiens pour le prieur de Fulda), le moine Fromentin (Grégoire Tachnakian) dessine une baleine aux dents énormes (tout à fait de celles qui pouvaient illustrer une encyclopédie). Jeanne remet en question la forme de l’animal car elle doute qu’aucun copiste, qu’aucun miniateur ait pu voir un tel animal. Influencé par les Onze Fioretti de François d’Assise de Rossellini (1950), le réalisateur met en rapport la longue marche de Jeanne et de Fromentin, qui ont quitté le monastère, avec l’acquisition d’une sagesse, en tout cas d’une expérience et d’une capacité à raisonner par eux-mêmes avec bon sens. C’est de cette manière que la jeune femme fait son apprentissage, en remontant si possible à la source (elle demandera aux pêcheurs s’ils savent à quoi ressemble une baleine). Ce caractère critique et cette impertinence, le film les puise dans le roman dont Breschand s’inspire : La Papesse Jeanne d’Emmanuel Roïdis paru en 1866 et très critique envers l’Église (traduit en français en 1908 par Alfred Jarry).



LA LÉGENDE ET SON TEMPS
Jeanne ne prend pas habit d’homme dans le film. Contrairement à la légende élaborée depuis le XIe siècle à partir d’une rumeur brièvement notée dans une chronique par un obscur dominicain bourguignon [2], Jeanne accède au trône de Saint Pierre en 855 désignée par le pape Léon IV sur son lit de mort et sans avoir jamais trompé personne. Interprétée par Agathe Bonitzer, elle ne cache jamais son identité et se présente à tous très sincère : vêtue simplement, sa chevelure rousse détachée, belle et charnelle (Alain Boureau, qui a étudié la légende et sur lequel le réalisateur s’est appuyé, mentionne « l’honnêteté de son caractère » [3]). Mais c’est par sa parole vive et intelligente qu’elle séduit les hauts dignitaires de l’Église.

En fin de compte, la féminité de son personnage est présentée comme un tout : jeune femme curieuse qui a beaucoup d’esprit, mais qui ne réprime pas non plus son désir. Dans la légende plusieurs fois copiée et même augmentée au Moyen Âge, seul son accouchement lors d’une procession montre aux yeux de tous que ce Iohannes Anglicus devenu pape est en réalité une femme. Jean Breschand se dispense de supercheries [4] et fait de cette femme devenue la protégée de Léon IV un choix naturel pour sa succession. Sa liaison amoureuse et le bébé qu’elle a ne relèvent pas non plus de la même trahison. Le fait qu’elle soit une femme ne heurte plus. C’est son comportement vis-à-vis de la chair, sa transgression, qui sont ressentis comme une trahison majeure envers la communauté. Enfin, le film ne réserve pas le même sort que la légende à Jeanne et à son enfant. Si l’impudente créature, mauvaise aux yeux des Chrétiens est bien lapidée, son bébé déposé dans un berceau d’osier est laissé aux eaux d’une rivière. Le geste de ce personnage au bord de l’eau (serviteur, disciple ou sauveur), le bras tendu, poussant aussi loin qu’il le peut le berceau, lie un peu plus le film à une vision chrétienne.

Jean Breschand ne s’intéresse pas à l’énigme de l’accession d’une femme à la plus haute charge ecclésiastique (ni ruse ni diable dans ce récit). Le cheminement décrit n’en revêt pas moins un semblant de mystère : nature prégnante et presque attentive, questions laissées sans réponse (la forme de la baleine, la brume assassine…). Le propos n’est pas d’une absolue clarté ou, s’il l’est (la seule critique de l’Église aujourd’hui ?), paraît tenu un peu faiblement. Pourtant, le parcours revêche de Jeanne intéresse. Agathe Bonitzer nous séduit. La mise en scène et les paysages filmés s’accordent avec l’aridité des sources et plus généralement avec les connaissances peu précises que l’on a de cette période. En outre, le film participe à une tendance qu’il nous semble pouvoir discerner dans le cinéma français. Elle propose un autre Moyen Âge et un autre rapport de cette période aux femmes, à la fois valorisé et plus complexe (Les filles du Moyen Âge, Jeannette [5]), ainsi qu’un questionnement plus direct de la religion et du divin (Jeanne Captive, Jeannette). A la croisée de ces propositions, La papesse Jeanne offre alors une représentation singulière du Moyen Âge mais pas tout à fait hors de son temps.


« Donc, à travers les formes variées d’une même fable au contenu assez mince, l’histoire de Jeanne a pris des fonctions bien distinctes ; la fable n’a pas flotté sur l’océan de l’histoire ; elle n’a pas non plus créé des courants, mais elle les a signalés, matérialisés. Par là, elle mérite d’être traitée en objet historique. L’histoire se fait aussi avec des histoires. » [6]






[1] D’après la Chronique des pontifes romains et des empereurs de 1278 qui donne un peu plus de précision sur le personnage, cette papesse se faisant appeler Jean l’Anglais aurait été originaire de Mayence. Voir Alain Boureau, « La papesse Jeanne. Formes et fonctions d’une légende au Moyen Âge », dans Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1984, vol. 128, n° 3, p. 451.
[2] Ibid. p. 449.
[3] Ibid. p. 448 et p. 461.
[4] A la manière de Boccace qui, dans son De mulieribus claris, raconte l’histoire d’une femme qui devient pape (« De Johanna anglica papa ») et non plus celle d’un pape qui est en vérité une femme. Ibid. p. 460.
[5] Pour revenir au début de notre siècle et regarder une période plus large, on pourrait également citer Le frère du guerrier de Pierre Jolivet (2002) et La chambre obscure de Marie-Christine Questerbert (2000), qui sont des mises en valeur de la femme peut-être plus discrètes mais bien réelles.
[6] Ibid. p. 462.






Sortie dvd le 5 décembre 2017. Edité par Shellac.

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One Reply to “La papesse Jeanne”

  1. Merci de ce long commentaire d’un film que j’ai manqué ! il semble confirmer, en effet, l’apparition dans le cinéma français d’une nouvelle catégorie de films « moyenâgeux », naturalistes, en extérieurs, « enfantins »… la sociologie historique jugera plus tard le sens de cette mutation.

    Je signale qu’il y avait déjà eu le film de Michael Anderson Pop Joan (1972) avec Liv Ullman, Olivia de Havilland et Maximilian Schell (excusez du peu !) (voir mon livre publié chez Champion).

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