La ligne rouge (The thin red line)

Terrence Malick, 1998 (États-Unis)

The red line est une frontière disputée entre Japonais et Américains, au milieu d’un océan que les uns et les autres de 1942 à la fin de la guerre entendent dominer. The red line, selon la définition géopolitique habituellement donnée, est le point de non-retour, ici selon ce que pensait le haut commandement « the turning point in the war », en fait la mort à esquiver à chaque offensive renouvelée. La ligne rouge enfin est cette limite impossible à franchir, aussi mince soit-elle, entre les hommes d’une part, chacun isolé dans ses propres doutes et empêtré dans son barda, souvent aplati au sol pour éviter les balles, entre les hommes et la lumière d’autre part, impossible à atteindre, cela va de soit : le temps d’une désertion vite repérée, le paradis partagé avec les autochtones salomonais est de courte durée, ou bien à nouveau la mort trop facilement conquise (au hasard d’un ordre donné, d’une mission à accomplir, d’une imprudence à décider) et jamais de salut.

La ligne rouge est une somme. En tant que spectateur, on est embarqué dans les manœuvres, aidé par la fluidité des mouvements de caméra, au secret des stratégies militaires (Full metal jacket, Kubrick, 1987). Le récit se concentre sur la reprise impérative, sur l’île de Guadalcanal, de la colline 210, puis sous la jungle, sur la reconnaissance empêchée, au milieu d’une rivière, troupes sacrifiées à la gloire de quelques mètres carrés. Malick nous place en ligne de front et nous laisse éprouvés par les percées faites dans les lignes ennemies. On est également avec la bleusaille confronté aux figures autoritaires fortes, le Sergent instructeur Hartman chez Kubrick ou Patton chez Schaffner (1970) s’imposant comme illustres prédécesseurs. Les personnages de Nick Nolte (Storm le bien nommé) ou de George Clooney s’inscrivent en effet dans leur droite lignée : des chefs qui vocifèrent pour se faire obéir. Et, pour tenter de rassurer, ceux-là ne cessent de répéter, comme si le mot avait le pouvoir d’apaiser et de ragaillardir, que l’armée est une famille (ce que dit peut-être plus sincèrement le capitaine Staros, Elias Koteas, -touchant parce que désobéissant- à moins qu’il ne répète ce que ses supérieurs ont fini par lui rentrer dans le crâne). Pourtant, tous autant qu’ils sont, au sein de l’armée, au sein de chaque bataillon, ces soldats loin de leurs véritables familles, sont désespérément seuls. C’est ce qu’exprime le sergent-chef interprété par Sean Penn, « je ne me sens seul que parmi vous », ou plus loin un autre soldat, « chacun d’entre nous est seul devant le monde et bien sûr devant la mort » . En outre, La ligne rouge reprend les thèmes connus depuis longtemps dans le cinéma de guerre américain et rappelés plus vivement dans les années 1970 : le mensonge, l’hypocrisie, l’effroi du troupier, ses angoisses noyées dans l’alcool, sa paralysie sur le terrain, et au-dessus de tout comme une évidence la résistance d’une figure héroïque (le soldat Witt incarné par Jim Caviezel) à l’imbécilité militaire (« War don’t ennoble men. It turns ’em into dogs. »). Enfin, ce que l’on avait déjà vu dans Le jour le plus long (Annakin, Zanuck, Marton… 1962) ou Platoon (Oliver Stone, 1987), le film est servi par un casting impressionnant : aux noms déjà donnés, ajoutons John Cusack, Jared Leto, Adrien Brody (qui fera particulièrement les frais du montage de Malick), Ben Chaplin, Miranda Otto ou John Travolta.

Mais à cet ensemble déjà remarquable, Terrence Malick apporte aussi ses questionnements sur les liens secrets entre les êtres, sur l’amour sauveur, sur l’étincelle des uns et les ténèbres des autres, sur la toute puissance de la nature présente jusque dans les assauts les plus meurtriers, querelles insignifiantes au regard de la déesse mère (« Look at all the things you made. All things shining »). Et au final revient cette question posée dès le commencement du film par le soldat Witt, abandonné dans une parenthèse heureuse avant que l’armée ne le rattrape : « What’s this war in the heart of nature ? ». Malick regarde les hommes mais sa croyance se porte ailleurs. La guerre n’est rien, les hommes sont des fourmis, la nature est au-dessus de tout.

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2 Replies to “La ligne rouge (The thin red line)”

  1. La place de l’homme dans la nature, rien n’est plus au cœur du cinéma de Malick, ce grand émule de Thoreau.
    Pour avoir vu « la ligne rouge » à plusieurs reprises, je reste au seuil à chaque fois, à cause du monologue intérieur. Pourtant, lecture après lecture, cette brève analyse aidant, à nouveau s’éclaire l’envie de m’y remettre, et de réviser mon jugement. Un de ces jours peut-être.

  2. La Ligne rouge est « une somme » mais aussi autre chose par ce que Malick lui ajoute : en accord avec ton texte et cette vision d’un film qui m’avait beaucoup impressionné à sa sortie et que je n’ai pas revu depuis – mais ce n’est pas l’envie qui manque.

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