La chose d’un autre monde

Christian Nyby et Howard Hawks, 1951 (États-Unis)

La chose d’un autre monde est à la fois un des tout premiers films à exploiter le thème de l’extra-terrestre depuis le crash surprise d’une soucoupe volante près de Roswell au Nouveau-Mexique en 1947 et de manière évidente un des tout premiers films anticommunistes de la Guerre Froide*. A l’inverse du Jour où la Terre s’arrêta de Robert Wise qui sort aux États-Unis à quelques mois d’intervalle et qui faisait du visiteur de l’espace un sympathique pacifiste autant qu’une cible facile pour un militaire pris de panique, la chose venue d’ailleurs (de l’autre côté du Pôle Nord pour les Américains) n’est surtout jamais autre chose qu’une menace absolue, prête à se démultiplier en une armée de clones impassibles cherchant à envahir l’Amérique.

L’histoire est adaptée d’une nouvelle de J. W. Campbell, Who goes there?, que connaissait Howard Hawks et qui était parue en 1938 dans le magazine à succès Astounding Science-Fiction. Une fois les droits acquis, Hawks fait appel pour le scénario à deux collaborateurs et amis, Charles Lederer et Ben Hecht (non crédité) et c’est Hecht qui voit dans la reprise de la nouvelle la possibilité d’une parabole contre l’opposant soviétique**. La créature incarnée par James Arness, et dans le film longtemps interdite à la vue (ce qui seul à l’époque garantissait l’effroi), possède un front et une démarche qui rappellent le Frankenstein de Whale (1931), certes, mais également, grande, violente, intraitable, elle ressemble assez finalement à ce que sera toujours le Russe dans le cinéma hollywoodien à la fin de la Guerre Froide (Rocky IV, Stalone, 1985).

En dehors de l’antagonisme suscité par la rencontre de deux mondes, l’extra-terrestre visitant la Terre et ses hôtes, le film confronte aussi deux points de vue. D’un côté, menés par le Capitaine séducteur Patrick Hendry (Kenneth Tobey), les militaires veulent détruire la créature dangereuse. De l’autre, le scientifique, le Dr. Carrington, un barbu plein d’hypothèses avec des boutons de manchette (Robert Cornthwaite), est capable de tous les risques pour garder la créature en vie et tenter de tirer d’elle un savoir inédit. On ne sera pas tout à fait surpris du parti pris de Hawks et des scénaristes de n’attacher aucun crédit au scientifique et de ne retenir que le choix des militaires de détruire l’envahisseur. En effet, l’American way of life et le modèle soviétique étant inconciliables, aucun échange n’est possible avec le soviétique et le repli sur soi paraît la meilleure stratégie ; l’étranger se montrant en outre très hostile, autant l’exterminer. Néanmoins, le film n’est pas non plus particulièrement valorisant pour l’armée et, comme dans Le jour où la Terre s’arrêta (destruction d’un précieux instrument de connaissances extraterrestres, premiers coups de feu inopportuns), les militaires multiplient les bourdes. Ainsi, ces derniers n’ont pas d’autres méthodes pour tenter de dégager la soucoupe volante géante prise dans la glace que d’utiliser des bombes thermiques qui, bien sûr, font disparaître l’extraordinaire engin spatial en fumée. De même, un des soldats chargés de surveiller la créature encore glacée n’a pas de meilleures idées que de lui poser une couverture chauffante dessus et ainsi par étourderie de la réveiller.

Face à la Chose et aux côtés du capitaine et du scientifique, l’histoire laisse un peu de place à deux autres archétypes : le journaliste (Douglas Spencer), rendu incapable de communiquer avec l’extérieur et donc de rendre public quoi que ce soit avant la fin de l’aventure, et la secrétaire Nikki (Margaret Sheridan), en charge des précieuses notes du Dr. Carrington mais en plein flirt avec le capitaine Hendry, autre créature ainsi subtilement placée au beau milieu des points de vue contraires, en parfaite situation médiane qui plus est, ce que confirme son service de café qui accompagné d’un sourire ne néglige aucune tasse. Ne faisons pas trop vite toutefois de Margaret Sheridan (repérée et engagée par Hawks**) la belle dame de service ou le prétexte à un peu de romance dans ce film hybride (SF, épouvante et même comédie dans certaines scènes). Nikki entretient une relation tout à fait complexe avec Hendry. Elle joue bien souvent avec lui et prend quelques fois l’ascendant, leur première scène ensemble par exemple. Pensons à cet autre moment où, en position de supériorité, elle en profite pour embrasser le capitaine, lui assis et faisant semblant d’être ligoté. Baiser original et en tous points semblable, quoique moins fougueux, à celui donné l’année suivante par Maureen O’Hara à Errol Flynn dans A l’abordage ! de George Sherman. Par ailleurs, si l’on prête attention à Margaret Sheridan tout au long du film, il semble qu’elle ne soit jamais terrifiée de rien et va jusqu’à garder sa bonne humeur dans des scènes qui, suivant l’intrigue, auraient facilement pu avoir un ton moins léger.

Il faut encore rapporter ces lignes de dialogues qui permettent de dédramatiser l’annonce finale faite par le journaliste au reste de l’humanité (américaine), le fameux « Keep watching the sky » sur lequel le film se conclut. Ces échanges-ci, qui visent à décrire la Chose, sont assez savoureux et presque désarmant si l’on veut s’accrocher au premier degré d’un être effrayant :

« – Excusez-moi docteur…
– Oui M.Scott.
– On dirait que vous décrivez une espèce de super-carotte !
– C’est presque ça. Mais cette « carotte » a construit un vaisseau capable de parcourir des millions de miles, propulsé par une force que nous ignorons.
– Une carotte intelligente ! »

La chose d’un autre monde profite maintenant et probablement depuis le Nouvel Hollywood d’une belle notoriété. Tout d’abord, le film est depuis longtemps reconnu comme étant réellement celui de Hawks (crédité au générique en tant que producteur seulement) et beaucoup moins celui de Christian Nyby (à qui Hawks retournait une faveur en le désignant seul réalisateur**). John Carpenter qui réadapte le film en 1982, The thing, considère le film comme un modèle en ce qui concerne la rencontre avec un extra-terrestre (la découverte, la menace, l’E.T. tenu hors-champ, le surgissement…). Le critique Todd MacCarthy écrit quant à lui ces mots : « La Chose n’est pas seulement le premier film moderne de « créature », c’est aussi le premier qui établit un lien entre des extra-terrestres monstrueux et la menace rouge. […] pendant des années les écrans allaient être envahis d’extraterrestres et de monstres véhiculant toujours une menace « étrangère » – communiste, thermonucléaire, antidémocratique… On peut même dire que La Chose a engendré ce sous-genre tout entier ».





* Suivent trois films sur le même sujet rien qu’en 1953 : Le météore de la nuit de Jack Arnold, Les envahisseurs de la Planète Rouge de William Cameron Menzies et La guerre des mondes de Byron Haskin.
** Informations et citations extraites de la biographie de Todd MacCarthy, Hawks, Actes Sud, Institut Lumière, 1999.

3 commentaires à propos de “La chose d’un autre monde”

  1. Il y a bien longtemps que je n’ai revu ce Roswell on Ice, invasion végétalienne qui en annonçait bien d’autres (celle de Jeanne Mas et d’Aymeric Caron dans les médias entre autres). Tu fais bien d’en rappeler l’importance et la valeur intrinsèque. La ressemblance entre la créature et Ivan Drago notamment n’aura pas échappé pas à ton œil expert, comparaison à laquelle je me range sans réserve.

  2. Ps : j’ajoute une pensée pour ce pauvre Nyby qui devient une sorte de prête-nom pour Hawks, mis en avant lorsqu’on relève les aspects désuets du film, négligemment écarté au profit du maître lorsqu’il s’agit de souligner l’importance du film dans la filmographie de l’époque.

  3. Au sein d’un titre statique et bavard, dont on se contrefout assez de savoir à qui il appartient (auteurisme franco-français de petit propriétaire), personnage féminin très hawksien, en effet, bien dépeint par vos soins, comme un joli brouillon de la mémorable Angie Dickinson dans Rio Bravo, autre coin tout en courbes d’un triangle sexo-sentimental (et notez la situation d’assaut, de huis clos, reprise ensuite par Carpenter, notamment avec son western urbain puis son eschatologie homonyme) ; dans un registre similaire – Peter Biskind réfléchit de façon plutôt convaincante sur la question dans Mon Hollywood –, nuançons le pacifisme à ultimatum de Wise et citons encore l’explicite L’invasion vient de Mars, là encore diptyque à deux temporalités remaké sous l’ère Reagan… Des échos ici, à propos de The thing de Carpenter et là à propos de Tobe Hooper.

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