Jeanne d’Arc

Georges Méliès, 1900 (France)

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En 1900, Georges Méliès réalise un film de 10 minutes sur Jeanne d’Arc. Il commence son récit en montrant près des bois, sans aucune précision chronologique ni géographique [1], mais avec deux moutons en bord de cadre, Jeanne la bergère qui assiste à un miracle. Successivement, l’archange Saint Michel, puis Sainte Marguerite et Sainte Catherine apparaissent dans le ciel (identité des personnages connue par la légende que Méliès suit fidèlement) et lui demandent de sauver la couronne de France des Anglais ainsi que de conduire le dauphin jusqu’au trône (pas de précision ici non plus mais encore une fois la légende paraît suffisamment connue sous la Troisième République en France).

Après que l’on a croisé les parents de Jeanne (à Domrémy) et après une brève dispute avec son oncle (le père et l’oncle joués par Méliès [2]), la jeune fille décide de partir. C’est auprès de Robert de Baudricourt (sous les traits de Méliès à nouveau [2]) qu’elle va d’abord chercher de l’aide et c’est dans la grande salle de son château de Vaucouleurs qu’elle le convainc. Le tableau suivant présente l’armée conduite par Jeanne (désormais en armure et à cheval) qui en un long défilé traverse Orléans libérée des Anglais (ni la présentation de Jeanne au dauphin à Chinon, ni le siège d’Orléans ne sont représentés). Méliès enchaîne ensuite avec le sacre de Charles VII dans la cathédrale de Reims. Jeanne se tient droite sur un piédestal, toujours en armure et tenant une bannière avec anges et fleurs de lys.

Au milieu du petit film, nous sommes devant le château de Compiègne. La première attaque à laquelle on assiste est conduite par Jeanne. Mais alors que ses soldats (et parmi eux toujours Méliès [2]) défont une palissade, la pucelle est stoppée par les Bourguignons qui l’arrêtent et la ramènent avec eux dans le château. Alors en prison, les saints apparaissent à nouveau à la jeune soldate. Puis vient le procès durant lequel l’évêque de Beauvais allié aux Anglais condamne Jeanne au bûcher.

Sur la place de Rouen, Jeanne est donc conduite au bûcher (« relapse » et « hérétique » accrochés sur le poteau de la suppliciée permettent de comprendre, si toutefois il était nécessaire de le rappeler, de quoi Jeanne est accusée). Alors que les flammes la consument, un individu (Méliès) vient alimenter le bûcher mais tombe étouffé par la fumée. Dans un dernier plan, Jeanne monte dans les nuages où des anges jouent de la musique et le ciel s’ouvre devant elle ne laissant aucun doute sur sa sainteté.

Le petit film est une illustration de la légende, ce que l’on pourrait considérer comme une simple version animée de l’imagerie d’Épinal et rappelant un peu les représentations romantiques. On voit bien où Méliès a pu trouver de l’intérêt dans ce thème : les apparitions, le bûcher, Jeanne d’Arc dans les cieux, autant de trucages possibles et une mise en scène accordant une grande importance aux décors et aux costumes ce qui correspond tout à fait avec le merveilleux habituel du cinéaste. Cependant pour aller plus loin, il est intéressant de préciser que Georges Méliès ne retient pas de Jeanne le personnage patriote ou nationaliste qui apparaît dans les images ou les discours après 1870 et que le réalisateur, parisien né au début des années 1860, connaissait sûrement. Le réalisateur de L’affaire Dreyfus (1899) écarte cette fois le sujet politique et ne valorise surtout que deux traits de la future sainte : sa popularité et sa ferveur. Peut-être est-il proche en cela de la pièce le Procès de Jeanne d’Arc de Jules Barbier, donnée au théâtre de la Porte-Saint-Martin une dizaine d’années plus tôt, en 1890, et qui avec Sarah Bernardt dans le rôle titre, avait fait sensation. La pièce faisait de Jeanne une figure sacrée et consensuelle, capable de concilier la Troisième République (malgré ses saillies anticléricales) avec l’Église catholique [3]. Le contexte de l’époque se prêtait en outre aussi parfaitement à cette représentation-là. En effet, après L’histoire de France de Michelet qui réhabilite le personnage et en fait un symbole patriotique fort, « De 1841 à 1849, l’archiviste Jules Quicherat, élève de Michelet, publie les volumineux comptes-rendus du procès de Jeanne d’Arc : procès de condamnation et de réhabilitation. Ils mettent à jour la grandeur d’âme et la foi simple et solide de la jeune paysanne. Celle-ci n’est plus seulement perçue comme une héroïne nationale et une résistante mais aussi comme une authentique sainte. » [4] La canonisation est proposée en 1869 par l’évêque d’Orléans. De nouveaux procès sont ouverts par l’Église, en 1874, 1885, 1897 (que l’on suppose avoir été à chaque fois relayés par la presse). Cette longue démarche aboutit à la béatification de Jeanne en 1909 puis, enfin, à sa canonisation en 1920.

En voyant Jeanne d’Arc de Méliès, un parallèle vient aussi assez naturellement avec les quatre panneaux réalisés par Lenepveu entre 1886 et 1890 (plus proches dans le temps que la peinture de Ingres par exemple), quatre thèmes que l’on retrouve parmi les douze tableaux du film, quoique par la mise en scène des plans parfois traités différemment : la bergère et ses apparitions, Jeanne dans la bataille (non pas Orléans dans le film mais Compiègne), le sacre et le bûcher. Dans les quatre tableaux exposés au Panthéon, Lenepveu place toujours la jeune femme dans une ambiance solennelle et sacrée, ce que l’on retrouve justement chez Méliès.

En définitive, même si pour faire ce film, plutôt qu’à la religion, Méliès devait davantage être attaché à l’Histoire, au merveilleux et à ce qu’il impliquait en matière de mise en scène, Jeanne populaire et sacrée, la version proposée par le réalisateur trouve tout de même très bien sa place dans la revalorisation en France d’une figure historique et chrétienne.





[1] Toutes les précisions de localités et de noms sont rapportées par nous car Méliès ne les donnent d’aucune manière, ni dans ses plans, ni par des cartons insérés.
[2] Identifié par Bromberg dans le commentaire au film proposé en voix off.
[3] Voir Venita Datta, « Sur les Boulevards : Les représentations de Jeanne d’Arc dans le théâtre populaire », dans Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 2006, mis en ligne le 01 décembre 2008, consulté en novembre 2016.
[4] André Larané, « 18 avril 1909, Jeanne d’Arc, sainte tardive », Hérodote.net, mars 2012 (consulté en novembre 2016). Pour aller plus loin, Boris Bove, « Entre histoire et mémoire : Jeanne d’Arc, une héroïne disputée » et notamment les passages intitulés « La révolution érudite de Jules Quicherat » et « La réappropriation de Jeanne par l’historiographie catholique (1850-1880) » dans Le temps de la Guerre de Cent Ans, 1328-1453, Paris, 2009, p. 552-554.

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