J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd

Lætitia Carton, 2015 (France)

Elle est belle cette démarche d’aller vers l’autre. Dans les années 1990, Lætitia Carton va vers les sourds avec sa petite annonce placardée dans un foyer : « Entendante cherche ami sourd ». Aujourd’hui, elle vient vers nous avec son film et nous donne à voir (« rendre visible ») ces individus et ces personnalités que la surdité rend différents mais qu’une société peu à l’écoute veut nécessairement faire passer pour des handicapés. Lætitia Carton nous aide à comprendre un peu mieux le monde des sourds, « leur pays » comme il est dit puisque le film identifie aussi une histoire commune, une culture et une identité qui leur sont propres. De plus, avec ce documentaire, la réalisatrice fait encore un pas vers Vincent, un ami dont elle fait le portrait par touches, un regard caméra poignant, de touchantes allusions à travers une narration épistolaire et avec quelques images, peu, qu’elle a retrouvées de lui. Vincent est mort il y a dix ans et c’est pourtant lui qui la décide à prendre sa caméra, à filmer un témoignage et puis un autre et finalement à aller jusqu’au bout de ce documentaire.

Il y a par exemple cette famille de Clermont-Ferrand, lasse de se battre pour ouvrir une classe spécialisée. Épuisés à force de se heurter au « mur de l’Éducation Nationale », les jeunes parents font alors le choix de s’installer près de Toulouse pour que leurs enfants profitent enfin d’un enseignement adapté. L’école primaire Jean-Jaurès et l’école maternelle Sajus de Ramonville font ainsi parties des rares écoles à accueillir des sourds (25 % des effectifs) et à dispenser un enseignement en langue des signes française (LSF). L’académie de Toulouse est d’ailleurs la seule en France à employer des enseignants eux-mêmes sourds et à proposer une filière complète d’enseignement en langue des signes. Car le problème est bien celui de l’apprentissage de l’enfant qui la plupart du temps est intégré dans une classe d’entendants ; il est alors aidé quelques heures par semaine, insuffisamment, par un interprète de la langue des signes et la plupart du temps est contraint de se débrouiller, d’oraliser ou de lire sur les lèvres. Le pays des sourds de Nicolas Philibert (1992) montrait ces enfants de six ou sept ans avec un casque sur les oreilles à qui l’on obligeait de répéter de façon continue des sons et des syllabes pour faire avancer un curseur sur un ordinateur [1]…

Le congrès de Milan de 1880 qui avait une valeur internationale et qui déclarait que « la méthode purement orale d[evait] être préférée à celle des signes dans l’éducation et l’instruction des sourds-muets » a ainsi fait quelques ravages, cent années durant, sur la personnalité et l’épanouissement de très nombreux sourds. En France, ce n’est qu’en 1991 que les parents sont laissés libres dans le choix de l’éducation de leurs enfants sourds (oralisation ou langue des signes) et ce n’est qu’en 2005 qu’une loi met officiellement fin à l’obligation de la méthode orale. Pourtant, aujourd’hui, il y a 16 000 élèves sourds en France et les établissements bilingues rattachés à l’éducation nationale se comptent encore sur les doigts d’une main. Les sourds sont donc toujours en lutte pour tenter d’exister auprès des institutions. Il suffit de voir cette marche symbolique de Paris à Milan en 2013, où les sourds militent pour une meilleure reconnaissance de leur langue mais ont néanmoins tant de mal à attirer le regard des médias. La démarche de Lætitia Carton, qui associe l’intime à une cause plus grande, n’est par conséquent pas seulement généreuse, elle est nécessaire.

Il ne faut cependant pas réduire J’avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd au seul film militant. Ce défaut de communication entre sourds et entendants pointé du doigt, regretté, est plusieurs fois dépassé. Ainsi dans ses plus beaux moments, lorsque par exemple la réalisatrice filme les « chant-signes », véritables poèmes visuels, de l’acteur Levent Beskardes [2]. De même, avec Camille, qui décidément a le chic de nous surprendre et qui toujours nous ravit [3] : à la demande de Lætitia Carton, par une réinterprétation corporelle et vocale de Winter’s child, la chanteuse emporte un peu plus loin le film vers la lumière.





[1] Dans le dossier de presse, Lætitia Carton le dit de cette façon : « Je pense qu’il faut d’abord enseigner la langue des signes, même si beaucoup de parents ne sont pas d’accord et font le choix de l’oralisation. Je vois le résultat : les adultes sourds qui ont reçu une éducation bilingue depuis l’enfance ne sont pas handicapés, ils ont juste une culture différente. Ils sont centrés, clairs dans leur identité, épanouis. […] Je ne suis pas contre l’implant et l’appareillage, du moment que c’est un choix de l’enfant ou de l’adulte mais surtout qu’il a reçu la langue des signes avant tout. Mais, quand j’entends mes amis sourds parler de l’oralisme, c’est limite de la torture pour moi. Le poids de la norme pèse sur les sourds mais c’est une richesse pour eux d’avoir réussi à transcender leur handicap pour en faire une culture ! Je ne comprends pas qu’on le nie. »

[2] Levent Beskardes apparaissait déjà dans Le pays des sourds. Devant la caméra de N. Philibert, il expliquait alors ce qu’avait été son enfance au milieu d’une famille d’entendants ainsi que son irrésistible envie de devenir acteur de cinéma, et cela malgré une surdité qu’il ne semblait pas enfant considérer comme une gêne.

[3] A chacun de ses albums et à chacune de ses apparitions, ainsi avec Emmanuelle Bercot dans Elle s’en va (2012).

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