Interstellar

Christopher Nolan, 2014 (Etats-Unis)




KUBRICK’S CUBE DANS L’ESPACE ?




Certains cinéastes considéreraient-ils la réalisation d’un film dans l’espace (bien distinct du film de SF, même si les deux peuvent être confondus) comme un passage obligé au cours de leur carrière, une sorte de figure imposée qui les inscrirait enfin dans les pas des plus grands et notamment d’un certain Stanley Kubrick ? Comme si 2001, pourtant réalisé en 1968, était resté la référence absolue et indépassable en matière d’esthétique spatiale. Brian de Palma (Mission to Mars, 2000), Steven Soderbergh (Solaris, 2002), Danny Boyle (Sunshine, 2007), Aflonso Cuarón (Gravity, 2013) et désormais Christopher Nolan, la liste des cinéastes qui s’inscrivent dans cette filiation s’allonge lentement mais sûrement, alors que le genre était considéré comme moribond au tournant du siècle. Déjà largement dépoussiérée par la sortie l’année dernière de Gravity, immense succès commercial et tour de force technique, l’épopée spatiale suscite à nouveau un vif intérêt avec l’arrivée sur les écrans d’Interstellar.



LES TROUS NOIRS DE LA PROMOTION
Cette fois, Nolan nous propose un véritable film de science-fiction, dont les thématiques seront certainement familières aux amateurs du genre, voire un peu trop diront les mauvaises langues. Toujours est-il que les différents trailers, dont la diffusion savamment orchestrée tout au long de l’année dernière s’est montrée prodigieusement efficace, ont fait monter la pression. En l’espace de quelques mois, Interstellar est devenu l’un des films les plus attendus de l’année, mais également la réponse claire de Nolan à Gravity de Cuarón, bien que le premier s’en défende. Interstellar étant un film au budget conséquent, le rouleau compresseur hollywoodien s’est mis en branle quelques semaines avant sa sortie, assurant une promo de tous les instants, hélas pas toujours des plus subtiles. Ainsi, la production s’est assurée les services de l’astrophysicien Kip Thorne, considéré comme l’un des plus éminents spécialistes actuels de la relativité générale. Fort de cette caution scientifique, l’équipe de communication s’est efforcée d’expliquer au monde entier qu’Interstellar serait le film de science-fiction le plus réaliste jamais créé et que les moyens mis en œuvre en matière de simulation numérique permettraient à l’équipe de Kip Thorne de publier d’importants travaux scientifiques dans les prochains mois. Mais de quoi parle-t-on ? Essentiellement de la modélisation à l’écran du trou noir (prénommé Gargantua dans le film) au cœur du scénario imaginé par Jonathan Nolan (le frère du réalisateur). Premier effet d’annonce et premier dérapage incontrôlé pour la production, qui avait oublié les travaux de Jean-Piere Luminet et Jean-Alain Mack (dans les années 1980), premiers scientifiques à avoir modélisé des trous noirs à l’aide d’ordinateurs dont les capacités techniques, pourtant, feraient (et ce qui est d’autant plus notable) écrouler de rire n’importe quel smartphone aujourd’hui. Pire, il s’avère qu’en réalité, la modélisation du trou noir et de son disque d’accrétion affichée dans le film est tout simplement fausse. Kip Thorne serait-il un menteur ou pire un incompétent ? Loin de là, le scientifique avait d’ailleurs envoyé un courrier à Jean-Pierre Luminet (qui, rappelons-le, est l’un des plus éminents spécialistes mondiaux des trous noirs) pour lui expliquer la teneur du problème. Les spectateurs étant en fait des imbéciles, la production a préféré une représentation fausse du trou noir (ou plutôt de son disque d’accrétion, normalement fortement dissymétrique), qui serait plus facile à comprendre et à appréhender pour des néophytes. On voit bien à travers cette petite démonstration, que le film de Nolan partait sur des bases tout à fait saines. Mais revenons plutôt au scénario et au propos d’Interstellar, nous aurons l’occasion un peu plus tard de pointer les nombreuses aberrations scientifiques et techniques qui émaillent un film qu’on avait pourtant annoncé comme irréprochable sur ce plan.



QUITTER LA TERRE ou L’AMÉRIQUE EN PERDITION
Reconnaissons à Nolan une certaine ambition en matière de science-fiction, loin de l’ambiance pulp d’une bonne partie de la production actuelle et passée (Star Wars, Star Trek, Les gardiens de la galaxie, j’en passe et des meilleures….), le film s’inscrit dans une vision plutôt réaliste de l’avenir. La Terre, exsangue, ne parvient plus à nourrir l’humanité ; le changement climatique, les maladies, l’épuisement des ressources ont mis un terme au développement technologique à outrance et au gaspillage, en un mot, à la société de consommation. Désormais, l’objectif est d’assurer l’alimentation de la population mondiale envers et contre tout. Les Etats-Unis, cette superpuissance économique et militaire, autrefois conquérante et pionnière, s’est transformée en une nation de gentils agriculteurs qui luttent sans cesse contre les éléments (des tempêtes de sable essentiellement) et les maladies qui ravagent leurs cultures. Cooper, le héros du film, est l’un de ces agriculteurs, un ancien pilote de la NASA (considérée après la crise comme un organisme de propagande et démantelée) reconverti dans la culture du maïs car le blé est devenu désormais trop difficile à produire. Veuf depuis que sa femme est morte d’un cancer, Cooper vit donc avec son beau-père, sa fille et son fils, une existence de paysan éclairé, débrouillard et malin, dans un pays qui sombre peu à peu dans l’ignorance et la sous-industrialisation (entendre le passage sur la propagande de la NASA et la conquête de la Lune lors de la scène de l’école). Cette partie du film n’est d’ailleurs pas sans rappeler un autre long métrage de science-fiction, Idiocracy de Mike Judge (2006), qui décrivait les errements d’une société post-industrielle désormais peuplée de débiles plus ou moins légers, totalement incultes et incapables de comprendre et d’entretenir la technologie du passé. Cette comédie satirique, pas toujours très subtile mais parfois drôle, illustrait une autre crainte de l’avenir, celle de la baisse des capacités intellectuelles de l’espèce humaine, une illustration un rien forcée qui avait surtout pour objectif d’écorner les travers de la société américaine. Sans aller jusque-là, Nolan décrit une humanité qui se replie face à l’adversité et revient à des considérations plus triviales, mais finalement essentielles. L’homme est donc désormais bien loin des étoiles et son rêve de quitter la Terre n’est plus dicté par l’esprit de conquête et de découverte, seulement par la nécessité de fuir une planète de plus en plus hostile à la vie. Par une série de faits hautement improbables sur lesquels je passerai rapidement, Cooper et sa fille découvrent une base cachée de la NASA, dans laquelle les survivants du rêve spatial œuvrent pour que l’humanité puisse enfin partir vers les étoiles à la découverte d’une nouvelle planète plus accueillante. Problème, comment quitter le système solaire alors que l’étoile la plus proche de nous se situe déjà à plusieurs années-lumières et surtout comment sauver des milliards d’individus alors qu’on ne dispose que d’un modeste vaisseau spatial, à peine capable de transporter quatre astronautes vers Mars. C’est à ce stade qu’intervient évidemment le fameux trou noir dont il était question plus haut et la théorie des trous de vers, qui permettent de plier ou contracter l’espace-temps pour voyager en un claquement de doigts d’un bout à l’autre de la galaxie. Cooper et trois scientifiques sont donc envoyés à bord du dernier vaisseau en possession de la NASA à la rencontre d’un trou de ver (singularité) mystérieusement apparu près de Saturne il y a quelques années. De l’autre côté de la singularité, les scientifiques espèrent découvrir d’autres planètes habitables.



ERREURS EN CHAÎNE
Force est de constater que si le scénario n’a rien de bien original pour un lecteur un tant soit peu versé dans la science-fiction, il a le mérite de ne pas avoir été véritablement abordé au cinéma, tout du moins pas de cette manière. Pourtant le film se heurte rapidement à plusieurs écueils. La plus grande erreur de Nolan, à mon sens, est de ne pas avoir su choisir entre réalisme et sense of wonder. A vouloir faire un film à l’approche documentaire dans la manipulation des concepts scientifiques, mais dont la finalité relève du merveilleux, Nolan s’est mis en porte à faux vis-à-vis du spectateur. Ce dernier hésite sans cesse entre la volonté d’adhérer au film en se laissant transporter par cette incroyable épopée et le brusque retour au principe de réalité sans cesse mis en avant par le réalisateur lorsqu’il essaie de coller au plus près de la science. Pouvait-on concilier approche documentaire et sense of wonder, probablement pas car l’adhésion du spectateur au mode de discours que propose la science-fiction nécessite la suspension de l’incrédulité sur toute la durée du film. Un principe que Nolan, involontairement sans doute, broie à de multiples reprises. Prenons un exemple simple, nul ne s’inquiète dans Star Wars du mode de propulsion du Faucon Millenium, pour la bonne raison qu’à aucun moment George Lucas ne s’intéresse véritablement à cette question, le spectateur part donc du principe que dans le monde où se déroule l’histoire, le voyage spatial au-delà de la vitesse de la lumière est possible grâce à une technologie dont au fond on ne veut rien savoir (et pour cause, ce flou est bien pratique pour maintenir cette fameuse suspension de l’incrédulité). Cet exemple simple peut être reproduit dans de nombreux domaines de la science-fiction et ce que Nolan a probablement oublié, c’est qu’être crédible ne signifie pas forcément être réaliste. En essayant de coller au plus près de la science le réalisateur a pris le risque de prêter le flanc à la critique, de la part des spécialistes ou des amateurs éclairés les plus virulents, qui cherchent la petite bête et prennent un malin plaisir à relever les erreurs ou les incohérences du film. Ceux-là mêmes que le sabre laser ou la propulsion hyperluminique ne dérangent pas le moins du monde dans un film de SF tendance pulp, mais qui se demandent bien comment un vaisseau spatial, qui a besoin d’un étage d’appoint pour quitter la Terre, peut ensuite s’envoler de la planète océanique (dont la gravité est égale à 130% de celle de la Terre) par ses propres moyens. Sans compter qu’on ne peut qu’être intrigué par le système de propulsion du drone indien capturé par Cooper ; des batteries capables de tenir plus de dix ans couplées à un système de propulsion à réaction, on demande à voir les schémas techniques. En plus d’être révolutionnaire, et facile à stocker, cette source d’énergie quasiment inépuisable devrait intéresser nos amis de chez Total ou Areva. Autre erreur inexplicable, cette même planète est traversée par des vagues gigantesques alors que le fond semble n’être qu’à quelques centimètre de la surface (40 cm à tout casser puisque les astronautes n’ont de l’eau que jusqu’aux genoux), une configuration tout simplement irréaliste sur le plan mécanique. La planète de glace n’est d’ailleurs pas plus réaliste, là aussi il s’agit d’un simple problème de mécanique, même gelé, un nuage est bien incapable de soutenir les contraintes imposées par l’installation des astronautes. Faut-il continuer la liste des erreurs (on a déjà parlé de la modélisation discutable du trou noir, mais la présence même de planètes habitables à proximité d’un trou noir massif est hautement improbable), c’est sans doute inutile et à la limite, tout ceci serait sans objet, si Nolan n’essayait pas constamment de nous rappeler que son film est scientifiquement réaliste et les écrivains de science-fiction savent pertinemment que la suspension de l’incrédulité est le fondement même de leur fond de commerce et qu’une toute petite erreur d’appréciation peut ruiner littéralement une histoire, aussi bien menée soit-elle.


Faut-il pour autant vouer Interstellar aux gémonies sous prétexte qu’il est scientifiquement bancal (sur des points de détail quant au scénario, reconnaissons-le), à la limite on pourrait lui pardonner de l’être s’il traitait correctement son sujet. Oui, mais voilà, au lieu de la grande épopée que le spectateur était en droit d’attendre, Christopher Nolan choisit de recentrer son film sur l’individu et l’intime, au détriment de la dimension sociétale et humaine du récit. En réalité le réalisateur tourne sans cesse autour du pot et évite ce qui aurait dû être le véritable propos du film, à savoir la responsabilité de l’humanité dans ce qui arrive à la planète. C’est d’autant plus dommage que la première partie du film est absolument remarquable sur ce point. Sans être trop didactique, il pose un cadre et esquisse la situation de la Terre, planète épuisée dont le climat est définitivement perturbé et de plus en plus impropre à assurer la survie de l’humanité. Nolan évoque-t-il réellement la responsabilité de l’espèce humaine dans ce désastre écologique ? Pas vraiment, le réalisateur fait au contraire preuve d’une sorte d’optimisme béat, refusant l’idée même de sacrifice (alors même que la solution de l’arche génétique semblait la plus viable), attaché définitivement à l’idée que l’humanité doit intégralement être sauvée et essaimer librement sur une autre planète, au risque de recommencer probablement les mêmes erreurs. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici d’affirmer que l’humanité mérite un quelconque châtiment divin en agonisant sur une planète désormais devenue inhospitalière, mais de s’interroger sur l’absence totale de réflexion politique et de remise en question sur l’avenir de l’humanité. Il est d’ailleurs tout à fait symptomatique de constater l’inexistence de gouvernance tout au long du film, il n’y a pas l’ombre d’un dirigeant, d’un leader ou même du moindre chef. On peut s’en réjouir, mais pas forcément trouver cela crédible. Il y avait pourtant dans cette piste scénaristique une tragédie sans commune mesure avec ce mélo centré autour de la relation père/fille, qui certes pourrait être émouvant s’il n’était pas aussi décalé face aux enjeux mis en évidence au début du film. C’est un peu comme si Nolan avait traité la question par la périphérie, sans jamais entrer au cœur du problème. Cette relation père/fille prend tellement d’espace qu’elle empêche les autres personnages d’exister, le fils de Cooper n’a ainsi guère plus de substance qu’un fantôme, et le reproche peut être étendu à la majorité des personnages secondaires (mention spéciale pour les coéquipiers de Cooper pendant la mission, quasiment inexistants).

   

Ni sur le fond ni sur la forme Interstellar ne réussit réellement à convaincre, le film est bourré de bonnes idées, parfois superbement exploitées (notamment tout ce qui à trait aux principes de la relativité générale et en particulier au paradoxe des jumeaux de Langevin, excellent ressort dramatique s’il en est), mais globalement gâchées par une approche très hollywoodienne (et américano-centrée) du cinéma, glorifiant le héros valeureux et courageux  (interprété par Matthew McConaughey), soulignant les émotions à outrance par une musique envahissante et bien trop appuyée. Prévisible à loisir, truffé d’artifices scénaristiques et soutenu par un faux suspense, Interstellar souffre de longueurs incroyables, à peine ponctuées  de fulgurances hélas bien trop rares. Reste heureusement la beauté des images et des effets spéciaux, parce que n’en déplaise aux contempteurs les plus virulents, l’espace c’est fichtrement beau.

18 commentaires à propos de “Interstellar”

  1. Ainsi donc ! Tu termines ton papier comme je finissais le mien sur Rencontres du troisième type. Le film de Spielberg m’amenait loin, les yeux perdus dans le ciel. Et c’est aussi le cas d’Interstellar. Pas de « suspension de crédulité » pour moi. J’étais dans la chambre d’enfants, à bord de la navette, j’ai voyagé sur d’autres planètes ou aux alentours de Gargantua, encore en bout de course et d’aventures au chevet de Murphy…

  2. Si je ne m’abuse, la suspension de l’incrédulité a au contraire très bien fonctionné sur toi.

    Honnêtement, et pour en avoir discuté avec pas mal de gens qui l’ont vu, je pense qu’une très grande majorité de spectateurs se sont laissés porter par le film, preuve que Nolan a quelque part réussi son long métrage. Le truc c’est qu’à moment donné, alors que je trouvais la première partie vraiment réussie, je suis totalement sorti du film (à peu près au moment où ils découvrent la base de la NASA). Et soudain j’ai cessé d’être transporté, tout m’apparaissait improbable, artificiel et prévisible dans l’enchaînement du scénario. A partir de là, les défauts du film deviennent criants voire rédhibitoires. Mais je comprends tout à fait qu’on puisse apprécier Interstellar, je pense même que c’est un film que je reverrai dans quelques années parce que certaines scènes sont franchement réussies et que de toute façon, même si j’adore râler, l’espace a toujours exercé un attrait puissant.

  3. Ce qui est amusant en voyant le film, c’est que j’ai avancé mes pas, l’un après l’autre, prudemment, sur la même ligne que toi. Et toute ma crédulité s’est jouée sur cette ligne.

    De toutes petites réserves commençaient à poindre et grandir avec l’improbable découverte de la base, avec Cooper presque aussitôt enrôlé, comme si cela coulait de source, comme s’il était prévu dès le début comme membre de l’équipage (l’était-il ? Par les scénaristes certes). J’ai donc tiqué sur les mêmes facilités de scénario que toi (le film fait déjà trois heures, il a fallu opérer des choix se dira-t-on).

    La différence avec toi, c’est que je me suis quand même dit ceci : « Ok, laissons cela, voyons quand même la suite ». D’où le voyage qui a suivi.

  4. Contrairement à vous, je considère la première partie comme ratée. Sa longueur – censée créer de l’empathie pour Murphy et Cooper – souffre de la multiplication des scènes narratives sur l’humanité en train de périr (la scène à l’école est le genre de tunnel narratif qu’on voit dans les séries américaines) qui aboutit à évacuer les scènes à la NASA au trot. A partir du départ de Cooper (et son raccord cut jeep/fusée hommage à vous savez quel film), ça a commencé à me plaire un peu plus.

    Mais j’ai une question sur les incohérences – je suis nul pour ça, je ne les vois que quand je lis les critiques qui les recensent sur le net – mais sur la planète « eau », si le fond ne fait que 40 cm, c’est justement parce qu’il y a une vague qui se prépare ? Quand j’étais petit, je jouais aussi à ça sur la plage : d’un seul coup, plus d’eau parce qu’une vague géante de 45 cm se forme pour m’engloutir (j’étais petit je le rappelle).

  5. Dans l’exemple que tu donnes il s’agit plutôt du ressac. Mais pour qu’il y ait ressac il faut qu’il y ait un rivage, ce qui n’est pas le cas sur cette planète, totalement constituée d’eau. Bon honnêtement pas mal de données manquent sur ce point, il faudrait connaître la topologie exact des fonds marins. Le problème n’est pas tant la déferlante que la formation de cette vague gigantesque, évidemment on pense immédiatement que le trou noir est responsable de cette étonnante perturbation, mais si l’on se base sur ce que l’on connait de la formation des vagues son influence ne situerait pas sur ce plan, mais sur l’amplitude des marées (probablement très puissantes, mais sans rapport avec la formation des vagues). Le type de vague gigantesque que l’on voit à l’écran fait plutôt penser à un shore break par la forme et à un tsunami par sa puissance (notons qu’une vague créée par un tsunami géante peut passer totalement inaperçue en mer). On pourrait par exemple penser que le fond n’est pas du tout uniforme et que cette vague gigantesque, qui fait le tour de la planète, se forme dans les zones les plus profondes sous l’effet du vent (mais dans ce cas la planète serait soumise à des vents d’une violence inouïe, totalement incompatible avec l’installation d’une colonie humaine) ou d’un phénomène géologique (mais dans ce cas elle aurait tendance à être irrégulière), puis en arrivant dans une zone de hauts fonds, elle se soulèverait. Mais ce qui est gênant, c’est que quelle que soit l’explication donnée à la formation de cette vague, ce qui est montré à l’écran ne respecte de toute façon par la mécanique des fluides, par exemple si cette vague immense vient se briser sur des hauts fonds (sur lesquels le vaisseau aurait eu la malchance de se poser), d’une part elle perdrait son énergie après s’être brisée (du coup elle ne peut plus faire le tour de la planète) et par ailleurs suite à ce brusque déferlement d’eau et d’énergie, il devrait y avoir un effet de retour, autrement dit un courant de reflux tellement puissant qu’il serait impossible d’évoluer au milieu d’un tel déchainement de puissance (hors après le passage de la vague, les flots sont tout calmes).

    Bref, ce qui est montré est de toute façon bien trop simpliste, certes esthétique, impressionnant, haletant, tout ce que vous voudrez, mais simpliste. Et puis sincèrement, avant de se poser où que ce soit, on étudie le terrain pendant quelque temps, on observe les phénomènes météo ou géologiques, on choisit un terrain propice… enfin bref, on débarque pas comme des boulets au risque de faire foirer toute la mission (ce qui arrive immanquablement). J’ai peine à croire que l’on puisse être aussi peu professionnel quand le sort de l’humanité repose sur ses épaules, mais c’est de toute façon un reproche que l’on peut étendre à l’ensemble du film.

  6. Vous avez bien raison pour les incohérences qui sont nombreuses dans ce film. Celle qui m’a le plus sauté aux yeux est le départ si rapide de Cooper. En effet, même s’il est un pilote qui a beaucoup d’expérience, il faut, si je ne m’abuse, un délai de 2 ans de préparation pour partir dans l’espace. Ici, ce n’est que quelques jours, on sent même que c’est le lendemain. Pour moi, c’est l’incohérence la plus grave.

    Sinon, j’ai adoré le film, il m’a transporté, fait voyagé et beaucoup pleuré. Interstellar est le film de Nolan qui est le plus émotif, et je pense que jouer sur les sentiments du spectateur dans un blockbuster de science-fiction est remarquable. Nolan m’a donné des frissons.

  7. Il y aura une seconde critique du film sur La Kino dans quelques jours, je ne pense pas éventer un grand secret en le révélant sur ce fil ; le rédacteur reviendra notamment sur la dimension émotionnelle du film. Un autre angle d’approche donc, dans lequel vous devriez vous y retrouver.
    Sinon je suis assez d’accord sur la précipitation du départ de Cooper, j’ai botté en touche dans mon papier, mais c’est effectivement assez peu réaliste.

  8. Manu, ton papier rejoint celui des Cahiers du cinéma (déc. 2014) sur un point, ta démarche est plus « scientifique », Stéphane Delorme ne l’est en rien, mais vous êtes raccord sur la suspension d’incrédulité. Delorme, lui, parle d’absurdités, de grossièretés, d’une scène ridicule et d’un film fastidieux… Sans être tout à fait sûr non plus de ce qu’il avance puisqu’il donne pour titre à son article « Entre deux chaises ». Le papier de S. Delorme me paraît inutilement mauvais à l’égard de Nolan. L’article que je m’apprête à publier « en réponse » au tien sera davantage dans l’esprit de Positif, « Curiouser and curiouser! » de Pierre Berthomieu -bien que plutôt maladroit dans sa deuxième partie-(déc. 2014) : « Livre, savoir, intellect y seront le tremplin de l’infini », « Impossible pour nous de ne pas adhérer à la fois à l’ambition du projet et à son sérieux »… A suivre donc !

  9. Dans cet article ils expliquent pourquoi la marée de la planète du film est possible. Et j’avais lu un article qui disait qu’il est tout à fait possible de trouver des planètes viables non loin d’un trou noir et que si notre propre soleil devenait un trou noir la terre continuerait de tourner autour normalement. Il n’y a que très près du trou noir qu’elle serait détruite. Bien sûr, la vie sur Terre serait morte depuis longtemps sans Soleil mais dans le film, ils sont dans une autre galaxie avec un autre soleil si l’on peut dire.

    Dans son livre sur les Trous Noirs , Kip Thorne débute par une petite histoire de SF qui parlent des planètes proches d’un trou noir.

    • Alors pour l’article de Science et Avenir je reste assez circonspect, d’explications il n’y a point, c’est trop succinct. L’article évoque l’effet de marée gravitationnelle provoqué par le trou noir, ce qui est tout à fait juste, mais ce n’est pas cet effet qui provoquerait une vague géante de type tsunami comme on peut le voir dans le film (sauf à considérablement perturber le noyau magmatique de la planète et donc à générer une activité tectonique et volcanique importante, dans ce cas, une telle vague serait possible, mais serait aléatoire et impossible à prévoir, ce que dément le scénario du film). L’autre souci, c’est qu’il y a des incohérences dans ce qui est montré à l’écran, si des exoplanètes telles qu’on peut les observer dans le film peuvent rester à proximité de ce trou noir supermassif c’est justement parce que l’effet de marée de ce trou noir est assez faible proche de son horizon et donc si cet effet de marée gravitationnel est faible je ne vois pas comment on peut affirmer qu’il est à l’origine de ces vagues géantes. D’ailleurs Kip Thorne l’a clairement avoué, parfois le scénario colle au plus près de la science (par exemple lorsqu’il utilise de manière explicite les effets relativistes générés par la proximité du trou noir ou bien lorsqu’il évoque l’effet Penrose pour utiliser l’énergie du trou noir pour pallier le manque de carburant du vaisseau), parfois ce sont les considérations « artistiques » qui l’ont emporté, au risque de s’éloigner de la science. C’est semble-t-il le cas sur la planète océanique.

      Concernant l’existence de planète viables à proximité d’un trou noir, il me semble que sans être totalement impossible théoriquement (après tout, on pourrait imaginer des formes de vie extraterrestres potentielles capables de survivre à des conditions extrêmes pour nous autres humains) cela parait tout de même difficile. D’une part, la naissance d’un trou noir supermassif comme Gargantua est issu de l’effondrement gravitationnel d’une étoile massive, le déferlement d’énergie lié à cet effondrement est absolument colossal. Une supernova, c’est tout de même assez dévastateur, de quoi griller pas mal de systèmes et de planètes situés à proximité (au moins sur quelques parsecs 😉 )

      Bon, laissons tomber cette hypothèse et imaginons qu’une planète (ou plutôt un système entier) plus jeune se soit laissée capturer par le trou noir supermassif. Dans ce cas, elle serait soumise à un rayonnement à haute énergie très intense émis par le trou noir (certes déclinant avec l’âge du trou noir). Bref, rayons X à foison, rayons gamma, jets de plasma gigantesques, champ magnétique important. Pas vraiment le paradis pour abriter la vie à proximité, même si l’atmosphère de la planète filtre une grande partie de ces rayons. Après tout dépend de ce que l’on entend par proximité puisque les effets générés par un trou noir supermassif s’affaiblissent considérablement avec la distance. Il me semble qu’il y a quelques années on a découvert une exoplanètes située à proximité d’un trou noir de ce type, dans le cas présent la distance de cette planète du trou noir en question est d’environ un jour lumière, ce qui est loin d’être la porte à côté.

      • on est en plein « watergate » !! 😉 En tout cas, j’aurais appris pas mal de trucs sur les vagues géantes avec toi Emmanuel. Dis moi, il y a pas une scène coupée dans Interstellar dans laquelle tu as ce débat avec Doyle (en arrière plan, un tableau veleda) ?

  10. Ouf ! Voilà enfin publiée, exactement un mois après sa sortie, cette note qui ne regarde rien de la scientificité du film de Nolan mais se penche sur le rêve à nouveau permis. « Interstellar, une fois passé le pont… »

    Et puisque c’est toi qui me fait connaître Erik Wernquist, j’intègre ici sa dernière vidéo, absolument sublime, offrant quelque écho à Interstellar (point de départ scientifique -images et théories-, repliement de paysages et peuplement futur de l’espace par l’Homme) : Wanderers.

    Wanderers – a short film by Erik Wernquist from Erik Wernquist on Vimeo.

  11. Je n’arrivais pas à expliquer clairement à mes amis pourquoi je n’avais pas aimé le film, merci beaucoup de me fournir cet argumentaire admirablement synthétique qui va beaucoup me servir !

  12. Assez d’accord avec la critique … j’aurais fait d’avantage de comparaisons avec le très bon film Contact… qui exploitait en 1er ce principe de voyage à travers un trou de vers …

    Le coup du « nous ne sommes pas allé sur la Lune », moi ça m’a fait marrer … on sait qu’Hollywood est un formidable outil de propagande, alors c’est quoi ? Un demi aveu ? Ou juste de la psychologie inversée pour qu’on ne doute pas qu’ils soient allés sur la lune ? Etant sceptique à ce niveau, je me demande ce que ça a provoqué sur les gens qui ne doutent pas.

    Je pense que vous vous mélangez les pinceaux entre trou noir et trou de vers … Le trou de vers est représenté comme une bulle, perso, j’ai pas trouvé ça illogique et puis d’après le principe d’incrédulité, les trous de vers étant juste prévus par la théorie, on ne sait donc pas à quoi ça ressemble, ils ont fait une sphère, l’explication se tient … j’en suis déjà venu à cette hypothèse moi-même sans avoir besoin du film …
    C’est un trou de vers, la singularité, qu’ils traversent pour rejoindre un autre système.

    La présence de planètes à proximité d’un trou noir, hautement improbable ? On disait ça aussi pour les planètes dans la voie lactée, hautement improbable qu’il y ait d’autres planètes, aujourd’hui on estime que chaque étoile a au moins une planète dans son orbite… Pourquoi ça serait hautement improbable ? On ne connait rien ou peu de la configuration du système, cette planète est juste sur le point de se faire dévorer … là pareil, grâce au principe d’incrédulité, ça passe.

    Mais j’ironise sur le principe d’incrédulité car j’y crois pas, c’est juste qu’on place un élément technique hors de la portée de cognition d’un humain actuel … perso, pour Star wars, justement depuis une 15aine d’années, j’ai perdu ma crédulité… C’était très facile de faire de la SF avant que tout soit inventé, maintenant il est difficile d’imaginer des choses qui dépassent l’entendement et qui seraient révolutionnaire…
    Avec Star wars, ils bénéficiaient de l’avantage de l’époque et ça a été intelligemment tourné pour qu’aujourd’hui on puisse encore le regarder en le considérant comme un film fantastique … Mais, genre le son dans l’espace, les explosions etc. Ça le fait vraiment pas… On est tellement incapable d’inventer de nouvelles technologies fictives qu’on se contente de reprendre ce qu’on voit depuis 50 ans … Les remakes de Star Trek, Space battleship (film jap de 2011 avec un vaisseau comme celui d’Albator)…

    Après j’ai du mal à comprendre l’analyse sur les films dans l’espace, étant passionné par ça, par la cosmologie, l’astronomie … j’ai toujours une grande attente pour ces films… Le problème c’est que, venant d’Hollywood, il y a des idées véhiculées qui me révulsent…

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