Inception

Christopher Nolan, 2010 (États-Unis)

Les houles gonflées s’abattent avec fracas contre la roche. Une tête dans l’eau et un regard perdu… Ces plans d’introduction disent le tumulte intérieur dans lequel Nolan vite nous plonge. Une mystérieuse scène, situation lynchéenne dans le palais d’un puissant japonais, sert de point de départ avant qu’un long flash-back ne nous renvoie au tréfonds de nos esprits.



Soirée costumée, foule remontée au Maroc (?), somnolence dangereuse dans un shinkansen en pleine course : le spectateur ne saisit tout d’abord pas les environnements qui se succèdent. Happé par l’action et en un préalable effort de compréhension, il est entraîné dans la structure complexe de la première séquence. Aménagé de telle sorte que le spectateur s’empare du principe de construction ensuite répété, l’espace par montage élaboré se dévoile comme le mobilier d’une pièce baignant dans l’obscurité, le temps d’une certaine accoutumance.



Pas de DC-mini (Paprika, Satoshi Kon, 2006), ni de machine à laver la mémoire (Eternal sunshine, Gondry, 2004), l’exploration des subconscients est devenue possible grâce à un autre artifice, l’inception (mot anglais pour « origine »). Il permet la transposition de l’univers mental d’une cible (par exemple Cillian Murphy) dans un environnement factice, un guet-apens destiné à percer l’individu et, subtilement, le transformer. De l’insémination d’une idée à la source, de la contamination du sujet endormi par cette idée et de ses conséquences une fois la victime réveillée. Ayant pour dessein d’élaborer une transfiguration cinématographique de cette plongée dans l’intime, Nolan s’enfonce dans la chair comme dans L’aventure intérieure de Dante (1987) et s’immisce jusque dans le cortex de nos représentations. Il construit en conséquence son film par strates et sous-strates, chacune caractérisée par des lieux et une horloge qui lui sont propres (d’où l’insertion de nombreux ralentis destinés à nous rappeler l’ingénieux emboîtement au fond duquel on se trouve), chacune possédant aussi sa propre défense immunitaire (l’armée de « globules blancs » en montagne). Le cortex visé prend ainsi pour symbole le petit coffre fort dans la seule chambre d’un hôpital perdu au milieu de nulle part (2001 de Kubrick, 1968) ou l’appartement d’un gratte-ciel dans une ville en possédant une infinité (spatialisation comparable à celle de la scène de la base militaire censée contenir le Hulk d’Ang Lee, 2003)…



Exceptées quelques scènes (dans les montagnes canadiennes, sur une plage et un littoral nippon), les lieux d’infiltration des personnages, répondant au dédale de l’esprit, se confondent tous avec l’idée d’un labyrinthe urbain. Plusieurs agglomérations sont montrées et sans omettre tout à fait le Sud (Mombasa), se sont surtout les puissantes villes du Nord qui servent de décors. Tokyo (identifié par sa tour illuminée), Los Angeles et Paris (ses immeubles haussmanniens). Nolan imagine même de nouvelles étapes de construction : au continuel étalement urbain, est suggérée l’étonnante apposition, proche de l’écrasement, d’un second niveau de routes et de bâtiments (Paris plié et renversé), puis la fabrication d’une pseudo-ville idéale constituée d’une infinité de hauts immeubles gris et sans âme au milieu desquels se perdraient nos chers lieux de vie (maison d’enfance, premiers appartements…). Peut-être la vaine tentative de personnalisation d’un gigantesque anonymat urbain ? Par ailleurs, la mondialisation réapparaît (relevée dans The dark knight, 2009), non seulement, par la présence de ces sites variés de la planète, mais surtout par la finance : l’entrepreneur japonais (Ken Watanabe) et son objectif final, le démantèlement d’un empire économique (bien loin de ce à quoi DiCaprio aspire, retrouver ses enfants)…



Le cœur d’Inception ne me semble pourtant ni géopolitique, ni économique. Plus humain, il est en partie accaparé par le thème du regret : regrets d’un fils de ne pas avoir plu à son père, regrets de Cobb (DiCaprio) vis-à-vis de sa femme (Marion Cotillard) et de ses enfants, la chanson de Piaf, Je ne regrette rien (résidu hollywoodien de La môme de Dahan, 2007), effacée et noyée dans les ambiances sonores… Mais, encore au-delà, l’architecture de Nolan s’élève à la hauteur du cinéma pour en proposer une métaphore car les paliers franchis par DiCaprio et sa bande de faussaires de l’intérieur (Ellen Page, Joseph Gordon-Levitt…) sont autant de films, collectivement rêvés, parfaitement emboîtés (le cinéma se nourrissant de cinéma), qui disposent d’espaces et d’une temporalité propres (chaque film contenu déployant, cela va de soi, un temps plus long que celui dont il est issu puisque le cinéma sait, en une poignée de minutes, étirer le temps selon les désirs du cinéaste ou les besoins du scénario).

La filiation avec Matrix (les Wachowski, 1998) est perceptible (que ce soit la plongée dans le subconscient, la distorsion des lieux ou la suspension des corps en mouvement), de même que ne peut échapper un rapprochement avec Shutter Island (Scorsese, 2010 ; DiCaprio et les arcanes du cerveau). Mais Inception ne s’y résout pas. James Cameron nous intégrait dans la matière cinématographique (Avatar, 2009). Il est depuis de plus en plus permis au spectateur de percevoir une matière qui déborde de la surface. Sans 3D (il serait toutefois surprenant qu’il n’y réfléchisse pas très bientôt), Nolan, lui, creuse cette matière et nous y enfonce. Ce qu’il osait dans Memento (2000), il le reprend dans Inception, à savoir, non pas un simple montage inversé, mais par le découpage la recherche de nouvelles formes de narration. De cette façon, le réalisateur se fait grand architecte, remodèle le temps et l’espace et mêle génialement l’intime au global…

23 commentaires à propos de “Inception”

  1. Pour ma part à revoir, ayant paradoxalement lutté contre l’endormissement tout le film (un comble au vu du sujet…), je n’ai vraiment rien capté, honte à moi… Sur la toute scène finale quand j’ai entendu les spectateurs rire puis applaudir, je n’ai pas trop capté. Mais il me semble que dans la complexité du scénario se cache en effet de brillantes idées !

  2. Dès les premières minutes du film, est développé avec précision le thème du labyrinthe associé à ceux du rêve, de la connaissance de soi et de la construction du moi intérieur.

    Toutes les représentations symboliques du labyrinthe sont d’ailleurs exprimées dans chaque séquence : le labyrinthe représente souvent la perplexité des hommes face aux mystères de la vie, son dédale peut représenter un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur, de l’espace à l’absence d’espace, du temps à l’absence de temps, de la multiplicité à l’unité. Il symbolise la représentation parfaite de la vie, où tout revient avec une dimension nouvelle (l’ascenseur du souvenir). Il symbolise aussi le voyage, servant à traverser une épreuve (physique ou psychologique) dans laquelle une partie du soi doit être détruite pour survivre et permettre au protagoniste de re-vivre une nouvelle vie.

    Inception, à l’instar du labyrinthe devient l’image d’un chaos initial ordonné et agencé par l’intelligence humaine, celle de Cobb.

    Par ailleurs, les références à la mythologie grecque, au labyrinthe de Marguerite Yourcenar ou Mircea Eliade, sont distillées au long de cette magnifique épopée, de ce voyage initiatique au plus profond du moi des personnages.

    Le personnage principal, Cobb, recrute une jeune architecte dénommée Ariane pour lui dessiner des labyrinthes pour tester sa capacité a créer des rêves complexes. Le choix du nom est-il aussi neutre que cela ?

    De même, concernant les clés de passage d’un niveau à un autre : le fils du téléphone (fils d’Ariane dans le labyrinthe), le pont et la chute sont autant de symboles désignant le moyen de passer d’un monde à l’autre, du rêve à la réalité. Le passage d’un univers à l’autre s’effectue au prix de cette traversée qui s’accomplit selon des stratégies précises, où rien n’est laissé au hasard.

    Le thème du labyrinthe est étroitement lié à une promesse non tenue, impliquant son épouse (l’histoire du roi Minos nous imprègne en filigrane…). Les rites initiatiques, le labyrinthe comme représentation de la vie-même sont autant de symboles du voyage au centre de son propre moi.

    Mais encore faut-il en ressortir ???

  3. Crois-tu possible de fondre le film entier dans le mythe grec ?

    Peut-être au prix de torsions et d’arrangements. Ariane est à la fois guide et architecte (Ariane et Dédale). Cobb est-il Thésée ou Minotaure ? A moins que Mall n’incarne ce dernier ?

    D’accord avec toi sur le labyrinthe comme représentation de l’inconscient. Encore que l’exploration intérieure me paraît être tout autant celle du corps que de l’esprit. A chaque niveau sa métaphore : en déplacement dans le van comme plongé dans le réseau sanguin, dans l’hôtel comme dans les circonvolutions cérébrales, l’hôpital dans un paysage de montagne comme dans un cortex de représentations…

  4. Dès les premières séquences du film, j’ai eu cette impression que tout faisait écho au labyrinthe onirique symbolisant la recherche d’un moi intérieur pour surmonter une épreuve. Par la suite, tant les allusions, tant les références (le pont, la chute, les limbes, la quête de Cobb, le soutien d’Ariane…) que l’histoire n’ont fait que renforcer cette première impression.
    Comme Etiti l’a fait remarquer (à juste titre), l’aspect alchimique utilisé pour accéder au moi interne, aux secrets les plus profonds et intimes est un élément supplémentaire concourant à renforcer ce symbolisme.
    Je reste persuadée qu’un certain nombre de scènes y font écho, que la construction cinématographique est plus riche qu’il n’y parait.

  5. Revu! Excellent film vraiment. Scénario riche et complexe, vraiment inventif, qui nous force à nous creuser les méninges puis peut être sujet à diverses interprétations.

    Voici la mienne : à la manière de Shutter Island où l’on est plongé dans l’inconscient et la folie du personnage interprété (brillamment, et ici encore) par DiCaprio, pour moi le vrai sujet d’Inception reste l’histoire de Cobb et son épouse. J’ai l’impression que la tentative d’infiltration de l’homme d’affaires (complice ou simple pantin ?) dans l’avion n’est qu’un leurre destiné à piéger Cobb afin de lui faire sonder son inconscient le plus profond (c’est lui qui va le plus loin dans les différentes strates de rêves) pour lui faire faire le deuil de son épouse et le délivrer de sa culpabilité. Les regards à l’arrivée de l’aéroport m’ont donné l’impression de « ça y est mec, tu l’a fait. Bravo ! » Et son père (Michael Caine) que l’on voit juste à un moment du film qui lui dit « Reviens dans la réalité » le ramène chez lui et vers ses enfants. Son père, qui aussi lui amène « l’architecte » (Ellen Page), semble derrière tout ça. Reste le final, rêve ou réalité ?

  6. Nolan a travaillé une bonne décennie à l’élaboration du scénario de Inception et le résultat est probant.
    Le concept de l’emboitement des rêves pour aller scruter au plus profond des pensées humaines est excellemment retranscrit tout au long des 2h26 de la pellicule qui défilent sans temps mort (mais également sans tomber dans un flot d’action inutile).
    Suspense, questionnement, action sont très habilement distillés. Si l’on note quelques influences, Matrix étant la plus visible, elles ne sont jamais utilisées au détriment du film. La bande son vient renforcer très justement les sensations. Côté acteurs, tous me semblent impeccables, DiCaprio monte encore en puissance, il me semble promis à une des plus grandes carrières du cinéma.
    Un très grand film de l’année 2010 !

    Pour revenir sur quelques interrogations précédentes, le film a bien été tourné au Maroc – noté au générique – et je pense plus particulièrement à Tanger (on reconnait la place du Grand Socco et ses palmiers lorsque Cobb monte dans la limousine allemande de l’homme d’affaire japonais)
    Le labyrinthe et le rêve se confondent, il est évident que le choix du prénom Ariane renforce les références mythiques.
    Enfin, pour ma part , dans la dernière image coupée, le totem, qui permet aux extracteurs de se repérer entre rêve et réalité, finit par tomber…

  7. @ Eric
    Merci pour le Maroc.

    Vu une seconde fois, c’est une jubilation.

    J’y ai vérifié la conception que je me suis faite du film et conforté ma compréhension du scénario (dont tous les verrous tombent la deuxième fois).

    Une note de plus pour revenir sur la spatialisation de l’esprit. Avant d’y pénétrer (l’inception de Cillian Murphy) et d’en visiter différents recoins (les labyrinthes conçus par l’architecte dans lesquels la victime projette son subconscient), l’association de la pensée avec l’environnement géographique est annoncée dans la première partie. Cobb retrouve son père en train de travailler à la fac, dans un amphithéâtre. Il lui dit qu’il n’a jamais aimé son bureau. Michael Caine répond « comment veux-tu réfléchir dans un placard à balais ? ». L’esprit a besoin d’espace pour s’épanouir. Ce que ne démentent pas les représentations qui suivent : une ville, un hôtel, un paysage en montagne et un territoire sans fin (les limbes)… A ces larges environnements répondent les petits coffres forts, les cellules du cerveau où se logent les idées (celui de Fischer dans lequel il trouve le testament, celui de Mall enfermé dans une maison de poupée, enfermée dans une maison d’enfance, enfermée dans une ville géante…).

    Le travail que livre Nolan sur l’espace est passionnant. Pourtant, grain de sable parmi d’autres, il y a aussi une confusion des lieux : Cobb qui dans le shinkansen annonce qu’il rentre à Kyoto et qui les scènes suivantes se retrouve à… Tokyo.

  8. J’ai failli manquer Inception par la faute des commentaires assez tièdes lus dans la presse, certainement imputables à une paresse pré-estivale de leurs auteurs. Mais les avis enthousiastes que j’ai lus ici m’ont sauvé in extremis ! En fait, le dernier film de Nolan s’est imposé à moi comme le meilleur film de l’année à ce jour… J’essaierai juste d’ajouter quelques détails ou références qui me semblent importants.

    Un terme qui n’est pas apparu dans vos commentaires est celui de baroque : pourtant, cette notion posée a posteriori sur des productions du XVIIème siècle principalement convient parfaitement à ce film : songez à la musique extrêmement pompeuse et presque omniprésente qui nous assaille pendant 2h20, ou au retour des thèmes tels que la vie vue comme un songe (et vice versa) ou au motif du rêve dans le rêve qui reprend celui du théâtre dans le théâtre (la pantomime dans Hamlet, la pièce imbriquée dans Le véritable Saint-Genest de Rotrou, les nombreux tableaux dans les tableaux que l’on rencontre dans les oeuvres picturales de l’époque…).

    Mais ce qui me paraît rapprocher ce film de Nolan (ainsi que sa précédente œuvre) du baroque est avant tout le pessimisme qui se dissimule derrière l’extrême fantaisie de l’univers représenté : de la même manière que les artistes baroques, dans une période où certains idéaux religieux ou politiques étaient tombés, se perdaient dans une profusion formelle, Nolan multiplie les décors imbriqués, réversibles, symétriques, labyrinthiques… Et quand la descente dans des rêves toujours plus extravagants s’achève, et que DiCaprio accepte enfin de s’asseoir à une table face au fantôme qui le hante, on comprend qu’il fuyait en fait l’évidence de la mort par un tel mouvement et une telle recherche désespérée de complexité. Et la remontée à la surface est très certainement une concession de la part du réalisateur, car on sent bien que la place du héros est aux côtés de ce fantôme : de la même manière, il est difficile d’adhérer à la victoire finale de Batman dans The dark knight tant le discours lucide et désespéré du Joker nous convainc qu’il a raison de tout éradiquer dans des happenings que l’on pourrait tout autant qualifier de baroques. Il y a dans ces films un désir de « Laissez aller », un peu comme dans Le rivage des Syrtes de Gracq, une tentation de sombrer dans une torpeur ou un rêve synonyme de mort, tout en contemplant le monde qui s’effondre.

    Et pour ma part, je placerais plutôt la dimension politique du film en avant, le rêve de Nolan permettant à la fois de s’éloigner et de révéler une société en crise : on est tout de même dans le rêve de l’héritier d’une multinationale, objet symbolique de notre système économique, aux contours aussi flous et labyrinthiques que ceux des rêves. Si l’on réfléchit aux trois niveaux du rêve planifié pour cet héritier, ceux-ci schématisent d’ailleurs plusieurs dimensions de l’empire américain :

    Niveau 1 : un hôtel de luxe, où des golden-boys se croisent, convoités par des escort-girls. C’est un lieu symbolique de la puissance de la finance. Durée du rêve : quelques heures, car il représente proportionnellement notre présent, les années 2000.

    Niveau 2 : une sorte de base militaire, qui pourrait former le symbole de l’économie de guerre sur laquelle la puissance américaine repose. Temporalité : une semaine, ce laps de temps plus long représentant la période de guerre continue dans laquelle les USA sont entrés depuis la Seconde Guerre mondiale.

    Niveau 3 : une sorte de Manhattan aux proportions gigantesques, mais en train de se dévorer elle-même (la périphérie est déjà atteinte par cette sorte de cancer). Temporalité : plusieurs années, ce qui proportionnellement équivaudrait à la durée de vie de la civilisation américaine, qui touche à sa fin.

    On sent incontestablement dans les derniers films de Nolan un désir nostalgique de retrouver le rêve d’un capitalisme vertueux (Harvey Dent d’un côté, l’héritier de la multinationale dans Inception), mais ce désir est une illusion… Le résultat de l’inception n’est-il pas de laisser aller la pieuvre de la multinationale à sa mort naturelle, de vouer cette énorme machine à la mort ? Ce choix de donner la mort à ce monstre moderne intervient d’ailleurs au moment où la menace d’un monopole mondial pour une entreprise est en passe de se réaliser.

    Tout cela serait à développer et à clarifier cependant, ce qui prouve encore une fois la densité et le caractère stimulant d’Inception.

    Pour finir, j’ai aussi beaucoup pensé à Matrix, mais j’ai au moins autant songé à Blade runner : le plan final qui laisse le spectateur dans le doute face au fétiche qui ne cesse de tourner est au mieux un hommage, au pire un plagiat du dernier plan de Blade runner avec l’origami en forme de licorne, qui nous pousse à nous demander encore aujourd’hui si le personnage interprété par Harrison Ford est un homme ou un robot. Matrix nous fait douter de l’univers qui nous entoure, Blade runner nous fait douter de notre propre identité (Ghost in the shell reprendra brillamment cette interrogation dans les années 1990) ; Inception tente de faire douter des deux à la fois : notre monde est-il un rêve ? Et nous-mêmes, sommes-nous déjà morts (comme dans Sixième sens) ou en passe de l’être?

    Mais malgré toutes ses qualités, Inception ne finira pas comme un monument à la manière de Blade runner, et la cause en est un peu bête : il est un peu agaçant que certains récits, sous prétexte de grande complexité, ne prennent pas le temps d’expliquer à fond le monde qu’ils inventent. Par exemple, on apprend que la très convaincante jeune actrice recrutée par Di Caprio deviendra l’architecte, mais comment concrètement crée-t-elle ces décors et les transpose-t-elle dans les rêves de la personne ciblée ? De nombreuses questions écartées par le réalisateur nous viennent ainsi à l’esprit pendant le film et si on s’arrête sur elles, on perd le fil d’une narration qui va extrêmement vite. Par ces défauts, le monde d’Inception a beaucoup moins de cohérence que celui si crédible créé par Ridley Scott pour Blade runner.

  9. @ Romain

    Tes parallèles littéraires sont toujours enrichissants (je découvre Jean de Rotrou !).

    Oui pour le baroque, l’adjectif s’impose.

    Le déchaînement baroque (le manoir de Wayne dans Batman begins !) est aussi inhérent au budget de la production. Peut-on dire que Le prestige est baroque ? Insomnia (2002) et Memento (2000) n’avait, au moins visuellement, rien de baroque. En revanche Memento l’était par sa construction. Il serait intéressant de s’apercevoir d’un désir baroque même dans ses réalisations les plus modestes.

    Quant au système que tu tentes de faire émerger et qui se rapporte à l’empire américain, il est encore trop imparfait : tu manques les deux premiers niveaux (la réalité dans l’avion et les déplacements urbains de Yusef-Dileep Rao dans son van). En tout cas, dans Inception et The dark knight, Nolan élabore une représentation de la mondialisation et du capitalisme, c’est évident.

    Enfin je suis d’accord avec toi sur la fin heureuse. On sent l’hésitation de Nolan à travers le vacillement de la toupie. Cinématographiquement Nolan nous dit bien que Cobb refait surface et qu’il rejoint sa famille (le visage de ses enfants, la toupie « prête » à tomber). Mais ce héros pourrait tout aussi bien préférer ses démons.

  10. « Le cinéma apparaît alors non pas comme un art de la beauté mais une technique de l’illusion. »

    Je ne pensais pas rapprocher à nouveau Nolan de Malick mais l’article que tu cites (sur Freakosophy) m’y ramène.

    Les deux réalisateurs effectuent sur le montage un travail très singulier. Les séquences qu’ils agencent les unes par rapport aux autres et, de cette façon, les structures qu’ils échafaudent permettent de raconter des histoires autrement. Leurs architectures font correspondre et s’interroger différemment les plans, les scènes et les séquences entre eux.

    S’appuyant surtout sur Le prestige (2006), l’article évoqué tente de démontrer que le cinéma de Nolan (et sa vision du monde) se base surtout sur l’illusion et sur le plaisir qu’elle suscite (pour reprendre le vocabulaire utilisé dans son film, le spectateur préfère l’étonnement suscité par « le prestige » plutôt que comprendre la mécanique du tour lui-même, détruisant de fait sa magie).

    Si l’on s’accorde sur la démonstration, Terrence Malick ne s’inscrit-il pas alors à l’opposé de cette démarche ? La beauté des images dans The tree of life n’est en effet là ni pour créer une illusion ni pour faire diversion. Contrairement à Nolan, Malick nous confronterait, lui, directement à la mort. Cependant, il n’en fait pas une fin en soi, ce que prouve ces ellipses temporelles gigantesques (un bon plus grand encore que le célèbre raccord dans le mouvement de 2001 de Kubrick) : nous faisons partie d’un tout en construction et quoi qu’il advienne « la vie continue » (d’ailleurs, cette séquence sur le spectacle de l’évolution est insérée par le biais d’un montage parallèle que Romain, dans son article, qualifiait de « non métaphorique » ; là encore le propos de Malick serait donc plus direct que ce que l’on pense).

    De même, cette opposition peut-être confirmée si l’on se réfère à nouveau à ce qu’écrit Romain, cette fois dans le commentaire ci-dessus : l’illusion ne dissimule en fait pas grand chose au spectateur et le pessimisme l’emporte malgré tout chez Nolan alors qu’il était complètement soufflé dans The tree of life.

  11. Ce qui se dégage de la réponse que Marouane Mazid apporte à cette entêtante question, « Est-ce que la toupie s’arrête ou non ? », et en rapport avec nos précédentes notes, c’est qu’Inception relèverait en définitive d’un « optimisme dissimulé ».

    Dans la dernière scène, Cobb retrouve sa famille et les lieux sont baignés de lumière (des lampes allumées dans le couloir et le salon alors que les ouvertures nombreuses où pénètre partout le soleil – ce final avec les enfants dans le jardin nous fait douter aussi parce qu’il est tout à fait idyllique).

    Avec son personnage hanté par la mort, ses labyrinthes et ses folles plongées intérieures, Inception laisse surtout percevoir la douleur de ses personnages. Mais, à la fin, il y a cette issue (encore une fois, et s’il ne fallait focaliser que sur l’objet dont on devrait se moquer : « le vacillement de la toupie »). Cette issue, un espoir plutôt qu’une impasse, en fait un véritable choix laissé au spectateur (sans pour autant vouloir négliger la fascination dans laquelle Nolan nous plonge en disposant des détails et en semant des indices qui nous obsèdent), n’est-il pas au moins aussi intéressant que toute nouvelle révélation ?

  12. Un excellent film et peut-être une nouvelle référence à la mythologie grecque: ne pourrait-on pas voir dans la relation entre Cobb et Mal certains aspects du mythe d’Orphée et Eurydice?

    Suite à une morsure de vipère Eurydice meurt et descend au Royaume des Ombres. Orphée, son époux, charme et endort par sa musique Cerbère, le chien à trois têtes qui en garde l’entrée…Inception, un film dans lequel la musique est omniprésente et trois niveaux de rêve comme les trois têtes d’une même créature ?

    Mal prisonnière des rêves de Cobb qui ne peut se résoudre à la laisser partir telle Eurydice retenue par Hadès dans les Enfers ?

    Ou alors on pourrait aussi considérer Cobb comme un nouvel Orphée descendant vers les abysses pour tenter de ramener sa femme dans la réalité des vivants. Cobb commet une erreur en pratiquant l’inception sur Mal puisqu’elle n’arrive plus à distinguer le rêve de la réalité. Il la perd complètement tel Orphée succombant à la tentation de se retourner pour voir Eurydice et la perdant à tout jamais… Erreur que les enfants ne feront pas lors du départ de leur père. Cobb regrette de ne pas avoir vu leurs visages avant de les quitter mais ils ne se retournent pas et conjurent ainsi le mauvais sort, laissant la porte ouverte à l’espoir de se revoir un jour.

  13. C’est vrai, c’est un jeu que de faire attention à certains repères et justement, le thème du jeu apparaît tout au long du film, confortant l’idée que l’enfance est un motif important.

    Jeux d’enfants dès les premières images lorsque Cobb, échoué sur le rivage, voit ses enfants faire un château de sable…

    Jeux ou jouets encore avec les totems: une toupie pour Cobb, un dé pour Arthur, une pièce de jeu d’échecs (le fou) pour Ariane…

    Jeu de roulette pour Eames à Mombasa…

    A nouveau un jeu avec la devinette que pose Mal à Ariane, puis Mal cachant la toupie dans la maison de poupée: un jeu dans un jeu, un rêve dans un rêve…

    Enfin, le jouet de R. Fischer Junior que l’on voit sur la photo de lui enfant aux côtés de son père et qu’il découvre dans le coffre avec le testament: le moulin à vent en papier de son enfance…

    Nolan serait-il un grand enfant qui aime jouer avec le spectateur ?

  14. Après le Baroque, la Renaissance ? La scène des miroirs sur le pont serait-elle une référence à la Tavoletta de Brunelleschi qui permit de démontrer la perspective…N’est-ce pas d’ailleurs son célèbre Dôme que l’on voit sur le tableau noir derrière Michael Caine dans l’amphithéâtre ?

    Inception-Dome de Florence

  15. Ce qui donne envie d’ajouter la Cité idéale au dossier sur l’architecture à la Renaissance.

    Cite Idéale-Galleria Nazionale at Urbino-XVe

    Une place et des rues désertes, des lignes de fuite nombreuses, une impression d’infinité dans un ensemble bleu-gris : une première approche de la métropole dans les limbes de Cobb et de Mal ?

    Dans l’entretien rapporté par les Inrocks en juillet 2010, Nolan disait :

    « Les rêves sont des architectures car ils créent des mondes et des espaces. Si je n’avais pas été cinéaste, j’aurais été architecte. Dans le monde d’avant le cinéma, l’architecture racontait des histoires. Les cités utopiques, par exemple, donnaient une importance considérable à la perception. Le plus important était la dramaturgie de l’espace. C’est aussi ce que fait le cinéma, il crée une géographie. Inception est basé sur une visée géographique : un pays des rêves avec plusieurs strates. »

  16. Cité idéale- anonyme-panneau-dit-de-baltimore-italie-centrale-fin-xve

    « Hier d’aujourd’hui la folie prépara.
    Demain sera silence, triomphe ou espoir.
    Bois car tu ne sais quand tu vins ni pourquoi,
    bois car tu ne sais pourquoi ni où tu pars. »

    Omar Kayyam, Rubaiyat LXXIV, 5ème Edition

    Autre tableau d’une cité idéale (celui-ci est le panneau dit de Baltimore) que l’on retrouve dans L’armée des douze singes (Gilliam, 1995) accompagné de la citation d’un rubaiyat de Kayyam, citation qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à Inception et qui lie les deux films dans leur vertigineuse architecture mentale…

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