L’illusionniste

Sylvain Chomet, 2006, sorti en 2010 (France)




Près de trente ans après sa disparition (1982 [1]) et près de quarante après son dernier film (Parade, 1974), voilà Tati une deuxième fois ressuscité par le grand écran [2]. Grâce à un scénario signé Jacques Tatischeff en personne, adapté par Sylvain Chomet, et grâce au coup de crayon de ce dernier, la silhouette du grand bonhomme perpétuellement hors cadre réapparaît. Numéro digne d’un magicien.

Le graphisme de Chomet restitue les traits du personnage Tati-Hulot et, ce qui est essentiel, la manière de se mouvoir, la gestuelle qui, comme celle de Chaplin ou de Keaton, appartient en propre à l’acteur et s’avère à l’origine de son talent comique. A son propos, Antoine de Baecque avait utilisé l’expression d’ « artisan du geste » [3]. La comparaison entre le Tati de Chomet et le modèle original est d’autant plus drôle lorsque la silhouette dessinée fait face à un monsieur Hulot projeté en salle (Mon oncle, 1958). Par la prédominance des gestes et des corps en mouvement, L’illusionniste respecte tout à fait aussi la place singulière occupée par Tati, celle d’un acteur du muet coincé dans un film sonorisé (les dialogues sont rares, faits d’interjections et d’onomatopées, voire incompréhensibles comme la langue de la petite Écossaise).

Au-delà de l’univers Tati et où se trouve la profondeur de ce film d’animation, Chomet croise la réalité, grave et triste, au merveilleux du spectacle de magie et à celui qui émane d’Alice, la jeune fille cueillie en Écosse et croyant au pouvoir du magicien. Pendant que l’artiste, en cette fin des années 1950, tente de gagner trois sous et de résister par ses représentations un peu vieillottes aux nouvelles modes pour grand public (groupes de rock pré-Beatles et juke-box), Alice innocemment s’embourgeoise. Cendrillon dans une auberge en Écosse, elle devient, grâce à la générosité de Tati temporairement devenu père adoptif, mannequin de vitrine, lady aux souliers blancs et à la robe bleue. Même le gros lapin du chapeau rappelle qu’elle traverse un pays des merveilles qui en vérité n’existe pas (le mot cruel de Tati la quittant : « les magiciens n’existent pas »). Autour d’eux les artistes d’autrefois se suicident ou bien mendient. Renonçant au music-hall, Tati part ailleurs.

C’était déjà le cas avec Les triplettes de Belleville (2002), L’illusionniste entretient une relation particulière avec le passé (le point d’ancrage demeure les années 1950). Dans ses tons, le dessin animé a le charme d’une photo jaunie (voir les paysages et les magnifiques plans de villes [4]). Chomet montre à travers la figure de Tati la disparition d’un monde au profit d’un autre et le film en cela devient un véritable crève-cœur. C’est ce qui le distingue du réalisateur Tati qui, quand il prenait pour sujet les transformations de la société, s’en moquait joyeusement (Playtime, 1967, ou Trafic, 1974).





[1] Chomet obtient son bac Arts Plastiques à cette date.
[2] Joana Hadjithomas et Khalil Joreige avaient joliment imaginé un bout d’enfance du cinéaste dans un court intitulé Open the door, please faisant partie de la série Enfances sortie en 2008.
[3] Antoine de Baecque, « Tati avant Tati, La naissance du geste de cinéma », dans les Cahiers du cinéma, n° 424, oct. 1989, p. 37.
[4] Dont l’image de la Battersea Power Station de Londres, la centrale électrique présente sur la pochette d’Animals des Pink Floyd (1977).

4 commentaires à propos de “L’illusionniste”

  1. Bonjour, je suis moins enthousiaste que toi sur l’histoire. Je n’ai pas compris ce que voulait dire Chomet. Je salue la réussite technique et la splendeur visuelle mais cela ne fait pas un film. Bonne soirée.

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