Steven Spielberg, 1998 (États-Unis)

Plein cadre sur une bannière translucide, les couleurs pâles des Etats-Unis flottent au vent. Au loin, la fierté d’un clairon s’élève et précède toute la pompe orchestrale qui accompagne les pas d’un vieil homme vu de dos. Moins de dix plans suivent en une poignée de secondes et le drapeau américain s’affiche à nouveau, accolé au plan identique d’un drapeau français [1]. Pèlerinage du vieux Ryan et de sa famille au cimetière militaire de Colleville-sur-Mer, la séquence s’achève par un très gros plan sur les yeux rougis du soldat survivant. Les valeurs sont étalées (la famille, la patrie, bientôt Lincoln en père spirituel et la repentance), l’émotion est sollicitée et, avant même la démonstration d’une réalité guerrière inédite, la pénibilité certaine.

Raccord flash-back jusqu’aux yeux du capitaine Miller (Tom Hanks, aux antipodes de Wayne ou de Mitchum) qui clôt vingt minutes plus tard le massacre des soldats débarqués. La pesanteur des sentiments et l’agaçant conservatisme qui sert ici de base à la politique Spielberg sont soufflés sur la plage de Vierville (Omaha selon les codes de l’opération Overlord). Le 6 juin 1944, les militaires sont transformés en charpie sous une pluie de balles. La plage se couvre des lambeaux humains et la mer vire écarlate (le réalisateur couvrait aussi les paysages de sang dans La guerre des mondes, 2004). Les prises de vue à hauteur d’homme immergent le spectateur dans ce maelström (le réalisateur ne s’autorise à prendre de la distance qu’en fin de séquence avec une vue de la plage sur toute sa longueur). La reconstitution est approfondie (travail soigné sur l’image, précision du son, vraisemblance de la réalité matérielle, travail documenté sur le calvaire des troupes…) et l’essentiel des efforts est porté sur le cruel réalisme de la bataille, ce qui contraste fortement avec les représentations passées (Le jour le plus long, K. Annakin, A. Marton, B. Wicki, G. Oswald, D. F. Zanuck, 1962).

La Seconde Guerre mondiale n’avait pas encore profité de la part d’Hollywood d’une modernisation iconoclaste contrairement au Vietnam qui a assez tôt fait l’objet d’adaptations meurtrières pour le héros soldat, l’État glorifié ou le saint général (Patton de Shaffner, 1970) [2]. Steven Spielberg propose donc une nouvelle façon de filmer la guerre : crûment. L’impact est tel que toute la production américaine des années à venir en épouse la forme (dans n’importe quel contexte, les chocs sont désormais plus violents et plus boueux). Malheureusement, la nouveauté n’atteint pas le fond dont on regrette vite une proximité idéologique avec les réalisations du docile clippeur Michael Bay (Pearl Harbor, 2001). Critiquant indirectement le film de guerre et la dangereuse aisance des protagonistes à dézinguer l’ennemi (productions d’après-guerre et durant la Guerre Froide), le scénario présente une compagnie de rangers aux personnalités plutôt nuancées, le capitaine Miller à leur tête. Même le chef tremble de peur et si ses hommes sont braves, c’est qu’ils y sont contraints. A l’opposé, les Allemands n’ont pas droit au même traitement : sans nuance, ils sont tous faibles face à la mort, tous nazis (encore que le sujet ne soit pas vraiment traité [3]) et d’un sadisme fantasmé (la scène du couteau, le soldat épargné puis revenu). Dans son diptyque, démontant à son tour une vieille fanfaronnade militaire (Sands of Iwo Jima d’Allan Dwan avec John Wayne, 1949), Clint Eastwood, lui, bien que sous l’influence formelle « spilbergienne », ne complexifiait pas un camp au détriment de l’autre (Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima, 2006)…

Steven Spielberg ne critique pas l’institution militaire et son indignation quant à la réalité de la guerre paraît légère (la question sur « le sacrifice de plusieurs pour la vie d’un seul » y suffit-elle ?). Contrairement à de rares cinéastes (Allemagne mère blafarde, Helma Sanders-Brahms, 1980), le créateur d’Indiana Jones ne peut non plus renoncer au spectacle. Poursuivant sur cette voie, il place par conséquent le spectateur au beau milieu du carnage et, lui proposant une expérience, le rapproche de l’acteur. Vingt minutes extraites, marquantes et valorisées, c’est peu et en définitive, quels que soient les moyens, force est de constater que ce n’est pas dans le genre historique (La liste de Shindler, 1994, Amistad, 1997…) que Spielberg, engourdi dans ses valeurs, s’en sort le mieux.






[1] Jamais le film n’évoquera les Alliés d’aucune nationalité. La France est un décor.
[2] Ainsi, Voyage au bout de l’enfer en 1978 (Cimino), Apocalypse now en 1979 (Coppola), Full metal jacket en 1987 (Kubrick). Ce dernier auquel l’assaut mené dans la ville ruinée du film de Spielberg peut faire penser, la virtuosité des mouvements d’appareil en moins. Par ailleurs, la guerre en Irak suscitera des réactions cinématographiques plus rapides encore (après bien d’autres, Redacted de De Palma en 2008).
[3] Les nazis sont à peine définis par de simples évocations (les jeunesses hitlériennes et la haine envers les juifs).

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3 commentaires so far »

  1.  

    Vincent said

    juillet 2 2010 @ 15:46

    Depuis le temps que j’ai envie de revenir sur le cinéma de Spielberg, voici de quoi me motiver. Je ne partage pas votre analyse globale qui reste à mon sens en surface du film, ne pénètre pas sa profondeur. Comme vous le notez justement, « Ryan » n’est pas Le jour le plus long. Spielberg aborde la communication (son absence) entre les êtres et l’appartenance à une famille (au sens fordien du terme, d’où l’absence de critique de l’armée en tant qu’institution), obsessions typiquement Spielberguiennes. Dans ce cadre, ni les alliés, ni les Allemands n’ont de place. Les Allemands ne sont d’ailleurs pas spécialement vus en tant que nazis (enfin, pas plus que ne pouvaient l’être les militaires allemands en 1944) mais comme force antagoniste telle que perçue par les personnages. Certes, il y a des notations sur les SS, mais cela correspond à la réalité des troupes engagées par Hitler sur le front de Normandie, entre autres la tristement célèbre « Das Reich » (Oradour, Tulle, tout ça)

  2.  

    Benjamin said

    juillet 2 2010 @ 16:35

    Je suis passé à côté du thème de la famille. Et peut-être me faudrait-il revoir quelques films de Spielberg à la lumière du sujet (E.T. bien loin derrière moi, A.I. certainement, voire Hook ou Le terminal ?). Il est vrai qu’il en fait l’essence de La guerre des mondes

    Dans ce cas, et comme tu cites Ford, je conçois que les Allemands soient « négligés » comme les Indiens ont pu l’être à l’occasion par les maîtres passés (Stagecoach en 1939).

    Ryan s’est imposé comme une référence pour ses vingt premières minutes et il est vrai que la forme a pu gêner ma lecture du film. Pourtant, l’ouverture et la fermeture de l’histoire sur les drapeaux US n’abîment-elles pas le sujet de départ ? Le prétexte (le fils à sauver, la mère à ménager), aussi vrai qu’il ait pu être, n’est-il pas maladroit ?

    Bref, par la famille et le patriotisme, Spielberg affiche à mon goût des valeurs conservatrices plutôt gênantes.

  3.  

    Vincent said

    juillet 4 2010 @ 22:16

    je crois que c’est un film assez complexe qui entrelace des thèmes chers à Spielberg avec sa volonté de s’inscrire dans l’héritage hollywoodien classique, ici le film de guerre, Fuller en particulier. Rien que la façon dont il embrouille les pistes du narrateur (est-ce Ryan qui se souvient, Upham, Miller ou Reiben ? )rend complexe un fil narratif qui semble simple.

    Pour aller dans votre sens, Spielberg avec la scène du débarquement, volontairement spectaculaire à la première vision, marque tellement les esprits qu’elle occulte le reste du film. C’était un risque mais je trouve dommage que l’on ne retienne que cette scène.

    Sur les drapeaux américain, un critique à l’époque avait fait remarquer qu’il était de couleur délavée, irradié par le soleil en transparence. Bien sûr il y a l’idée d’inscrire les évènements dans l’Histoire, mais il y a aussi l’idée de l’effacement de la mémoire collective, d’une perte de valeurs. Ce n’est pas forcément du patriotisme mal placé. Je pense que le chaos moral dans laquelle baignent les personnages tout au long du film ne laisse pas de place à l’idéologie.

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