Honey PuPu

Hung-I Chen, 2011 (Taïwan)

LE MANQUE À VENIR

Hung-I Chen saisit l’éphémère de manière philosophique. Des instants qui expirent, tout comme ses personnages. Le manque, causé par la disparition matérielle et humaine, est à venir.

« J3uv04qj3 » débite Pookie, 9 ans, le doigt en l’air. Un code téléphonique pour signifier que l’avion dans le ciel s’éclipse. Une manière de tuer le langage, de le dépouiller de toute forme d’expression. Le réalisateur Hung-I Chen procède d’une manière similaire dans Honey PuPu. Il dissipe les formes, les mots, les phrases et les images pour que ne subsiste que l’essentiel. Pour cela, le cinéaste taïwanais crée des images saturées, surexposées, comme dévorées par la lumière. Les séquences de rêve des personnages sont ainsi irradiées de rayons lumineux.

EXTINCTION
Retrouver ce qui a disparu est une quête pour Vicky. Son amant, Dog, est parti. Il a pris des photos avant son départ. Celles-ci vont permettre à Vicky de retrouver sa trace. Chaque image rapproche un peu plus la jeune femme de son but. Un cheminement physique, mais aussi intérieur. Vicky saisit enfin qu’il faut accepter la réalité, les gens tels qu’ils sont.

La disparition, c’est aussi ce qui attend les abeilles, si l’homme continue à détruire les ruches et les espaces de pollinisation. Money, une jeune adolescente, se bat contre cela et initie Cola, son nouvel ami. Elle en parle régulièrement sur un réseau social virtuel « www-point-missing-point-com », construit comme une ruche, au sein de laquelle chacun peut parler dans « l’alvéole » du cocon central. Cette forme hexagonale est très récurrente dans le film, comme un leitmotiv visuel. Elle resurgit dans les mains de Money lorsqu’elle manipule les boulons, qu’elle retire de manière obsessionnelle des étagères des supermarchés. On la reconnaît derrière les jeux de reflets du soleil, qui irise l’objectif de la caméra.

L’AMOUR SE TRANSFORME
L’amour est lui aussi éphémère. Tout d’abord pour Vicky qui perd l’être aimé. Mais aussi pour Cola, amoureux de Money. Money, elle, aime Assassin, un jeune rebelle hanté et déchiré par ses souvenirs d’enfance. Elle définit l’amour de manière très émouvante : « je l’aime car je me rappelle de son odeur. Je me rappelle de sa voix. Je me rappelle de son visage quand il n’est pas là ». L’amour est aussi un jeu. Playing, un autre personnage, préfère jouer avec les hommes plutôt que de les aimer. Sans tragédie, elle déclare que ceux qui couchent avec elle, sont tous condamnés à mourir.

ANCRAGE DANS LA RÉALITÉ, PERTE DE LA RÉALITÉ
Cola, Money, Assassin, Playing… Leur pseudonyme, leur réseau social et leurs paroles philosophiques, nous ancrent paradoxalement dans la réalité. Hung-I Chen matérialise l’inéluctable fuite du temps, comme lors de cette scène qui se déroule à Taipei au moment du nouvel an. Vicky comprend alors que l’année qu’elle vient de vivre s’efface. Il n’en reste rien, sinon les souvenirs. La réalité semble insaisissable même au travers des réflexions et des jugements que les personnages portent sur le monde. Pour Cola, il existerait même un univers parallèle. Assassin affirme que si le ciel était à 90°, nous pourrions alors marcher dessus.

Au gré d’un discours poétique et métaphorique, pourtant empreint de simplicité, Honey PuPu offre un propos sur la vie, le monde et la manière dont nous nous devons de profiter de chaque instant, pour ne pas totalement le laisser s’évanouir.


Justine Dagorn, pour Preview,
en partenariat avec La Kinopithèque pour la 33e édition du Festival des 3 Continents

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