Hollywood, liste rouge (One of the Hollywood ten)

Karl Francis, 2000 (États-Unis, Royaume-Uni, Espagne)

« On va donc assister […] à une floraison de films anticommunistes […] la Fox, avec Le rideau de fer, la Columbia, avec La grande menace, donnent le la. C’est ensuite le tour de la RKO (I married a communist, 1949), la MGM (Guet-apens, 1950), la Warner (I was a communist for the FBI, 1951). Tous ces films sont bâtis selon le même modèle : les gangsters d’autrefois sont remplacés par des communistes » [1].

Après avoir traqué et chassé les sympathisants nazis, la Commission sur les activités anti-américaines, l’HUAC [2], adopta la paranoïa anticommuniste qui s’installa à partir de 1947. Le cinéma se devait de porter les valeurs américaines (l’époque était à l’exhibition de la constitution et de la doctrine Truman), il était par conséquent nécessaire de le purger de ses mauvais éléments, ceux qui voyaient dans l’URSS un modèle possible. Les personnes soupçonnées et leurs proches étaient inscrites sur des listes, surveillées et convoquées pour répondre à la question : « Êtes-vous ou avez-vous jamais été membre du parti communiste ? » [3]. La pression psychologique exercée par l’HUAC, qui outrepassait alors ses pouvoirs [4], poussait la victime à « l’aveu » et à la dénonciation. De toute façon, un « oui » fermait les portes des studios hollywoodiens au coupable, un refus de coopérer équivalait à un outrage. Parmi les premières victimes, « les Dix de Hollywood » dont Edward Dmytryk, Dalton Trumbo et Herbert Biberman.

Professeur à l’ENS et critique à Positif, Jean-Loup Bourget remarque que « dans l’étude des rapports entre Hollywood et l’anticommunisme, on a généralement prêté plus d’attention aux personnes qu’aux œuvres » [5]. De même, bien qu’il entende retracer la production du Sel de la terre (1953), « seul exemple sans doute d’un authentique cinéma prolétarien » [6], Karl Francis ne s’intéresse pas vraiment à l’œuvre mais plutôt à son réalisateur. Hollywood appréciant les héros (terme que refusait Trumbo [7]), les combats impossibles et les fins heureuses, c’est Herbert Biberman le sujet du film et Jeff Goldblum son interprète.

Francis fait un film didactique et plat. Il s’efforce de ne rien oublier : la vie de famille (Biberman marié à l’actrice Gale Sondergaard jouée par Greta Scacchi), les réunions du « groupuscule » communiste dans un bar enfumé, les célébrités (Hughes, Bogart) et les traitres comme Dmytryk. Sur l’opposition d’un groupe d’hommes à McCarthy et sur les abus de l’HUAC, préférons Good night and good luck de Clooney (2005). Par ailleurs, le tournage filmé du Sel de la terre est sans valeur. Rien sur l’influence du cinéma soviétique, ni sur l’emprise réaliste, rien ou presque sur la dénonciation sociale, raciale et féministe. Les émotions forcées et la valorisation de l’actrice principale [8] sont des partis pris qui nous paraissent même en contradiction avec le film original : la facticité du produit contraste en effet avec l’authenticité voulue par Biberman (acteurs non professionnels, décors réels…). Ainsi, l’héroïne qui dans Le sel de la terre présentait des affinités avec Marfa Lapkina (La ligne générale d’Eisenstein, 1928), s’en écarte complètement dans Hollywood, liste rouge. Contrairement à Biberman qui auréole son personnage féminin, Esperanza (Rosaura Revueltas), mais valorise tout autant le groupe (le panoramique sur les ouvriers unis dans les dernières minutes du film), Karl Francis fait de l’aspect social un prétexte pour la seule édification d’un héros.

Hollywood, liste rouge serait inutile s’il n’avait pas malgré tout le mérite d’évoquer un film politique marquant, son réalisateur et son combat contre le gouvernement américain durant « la chasse aux sorcières ». Le sel de la terre est quant à lui un film à découvrir.





[1] Claude Aziza, « Le ‘Rideau de fer’ : Hollywood en armes », dans L’Histoire, n°209, avril 1997, p. 37.
[2] House Un-American Activities Committee, commission dépendante du pouvoir législatif américain.
[3] Françoise Weil, « Le ‘danger clair et présent’ représenté par les ‘Dix de Hollywood’, un exemple de la politique de l’amalgame ». dans J.-R. Rougé, M. Antoine, L’anticommunisme aux États-Unis de 1946 à 1954, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 1995, p. 258.
[4] ibid. p. 264.
[5] Jean-Loup Bourget, « Le Rouge et le Noir : Hollywood et l’anticommunisme », dans J.-R. Rougé, M. Antoine, op. cit., p. 215-233.
[6] Régis Dubois, Une histoire politique du cinéma, Arles, Sulliver, 2007, p. 84.
[7] Françoise Weil, op. cit., p. 264.
[8] C’est le cas lorsque Rosaura Revueltas (Ángela Molina) récite un texte sur la lutte des mineurs d’origine mexicaine censé faire écho à la résistance des Dix au maccarthysme.

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