Hérédité (Hereditary)

Ari Aster, 2018 (États-Unis)

Le cinéma d’épouvante semble très bien se porter du coté d’Hollywood. De gros succès commerciaux comme The conjuring (James Wan, 2013) ou IT (Andres Muschietti, 2017) montrent à quel point le genre reste populaire aujourd’hui. Pourtant, à y regarder de plus près, on constate aussi une grosse crise d’inspiration du fantastique et de l’épouvante. Alors, c’est vrai, tout est fait pour en mettre plein la vue au spectateur. On multiplie les séquences effrayantes et on sursaute tout au long du film. Les nouvelles salles dites « 4DX » renforcent les sensations fortes. Mais le constat du cinéphile est amer. Très peu de films sont à voir à tout prix. Où sont passés les scénarios ? Les producteurs se contentent de remakes aussi inutiles les uns que les autres (Carrie, Amityville), de préquelles (Annabelle) ou de suites sans grand intérêt. Heureusement, certains réalisateurs résistent aux modes et tentent de proposer des œuvres originales sans tomber dans les clichés habituels, c’est le cas par exemple avec It follows (David Robert Mitchell, 2014) ou The witch (Robert Eggers, 2015). C’est également le cas du film qui nous intéresse maintenant.

 

Hérédité (Hereditary en version originale) relate l’histoire d’une femme mariée et maman de deux enfants qui, au décès de sa propre mère, voit un passé douloureux resurgir. Annie (interprétée par Toni Colette) est une femme droite et aimante mais fragilisée par une enfance malheureuse. Sa fille Charlie (jouée par Milly Shapiro), timide et renfermée, est particulièrement affectée par la mort de sa grand-mère à laquelle est elle était très attachée. Son frêre Peter (Alex Wolff), au contraire, a l’air de s’en moquer, préférant les fêtes et les filles. Quant à leur père Steve (Gabriel Byrne), il tente de préserver l’unité de sa famille. Mais très vite, des événements étranges surgissent, risquant de plonger ce ménage tranquille vers de terribles malheurs.

 

Les amateurs de sensations fortes peuvent passer leur chemin, ce film n’est pas pour eux. Le réalisateur Ari Aster n’abuse pas des effets forts. Même si le film réserve quelques moments de peur (une apparition de spectre) ou de gore (une tête dévorée par des insectes), tout cela est fait sans excès. Hérédité est surtout basé sur une atmosphère inquiétante qui monte crescendo, installe une grosse sensation de malaise et de tension mêlés et qui rappelle un peu David Lynch dans Lost Highway (1996). Le spectateur est plongé dans un véritable jeu de piste ou chaque indice renvoie à un autre jusqu’au dénouement final. Attention à ne pas se détourner du film, chaque symbole ou objet a son importance (même un simple paillasson !). Ari Aster met en lumière un véritable drame où l’on voit une charmante famille se décomposer devant des épreuves trop dures à supporter. On peut à nouveau saluer au passage la grande performance de Toni Colette, excellente dans son rôle de mère fragile, ainsi que la petite Milly Shapiro, au physique étonnant, aux antipodes de la bimbo du style Chloe Grace Moretz, omniprésente en ce moment.

 

Toutefois le film n’est pas exempt de défaut. Le scénario est parfois un peu tiré par les cheveux et on peut douter de la crédibilité de certaines situations. On peut par exemple raisonnablement se demander comment une famille « normale » peut rester tranquillement dans une maison qui a connu tant de malheurs et de conflits par le passé. Mais Ari Aster parvient à gommer ces défauts par des séquences vraiment réussies. Ainsi, alors que le film tourne beaucoup autour d’Annie et de ses maisons de poupée, elle et sa famille apparaissent bien comme des marionnettes dirigées par une force mystérieuse (le premier plan du film). Alors en bref, Hérédité est avant tout un drame familial (basé sur la destruction de l’amour entre les membres d’une famille et la perte d’un être cher) plongé dans une ambiance fantastique (le culte d’une entité démoniaque). Un film d’épouvante ? Sans doute pas, mais à coup sûr un film de genre à découvrir et du cinéma à recommander.






Chronique Cinétrafic.
Paru chez Metropolitan Filmexport en DVD, Blu-Ray et VOD depuis le 15 octobre 2018. Page Facebook de l’éditeur.

6 commentaires à propos de “Hérédité (Hereditary)”

  1. La permanence du lieu ne me choque pas nécessairement à la lumière des névroses d’Anne, de sa fascination pour les maisons de poupée qui crée cet univers gigogne assez original. Certes la fin ne fait pas l’économie de quelques motifs inhérents à l’épouvante mais ces effets chocs ont été suffisamment bien préparés en amont qu’ils se montrent d’autant plus efficaces.
    Je recommande également.

  2. Ce mois-ci, dans la Septième Obsession, un dossier sur le remake devrait t’intéresser Etienne. Le parti pris est osé puisque le dossier prend la défense du remake et de sa singularité ; suivent des pages sur Suspiria et Halloween version 2018. Je suis curieux d’ailleurs du premier car Guadagnino y parle à la fois de sa grand déférence à l’égard d’Argento et de sa « liberté » (les guillemets sont de moi) en tant que réalisateur… A vérifier !

  3. Erreur de diagnostique : cette famille n’a rien de tranquille, et sa permanence dans cette maison torturé par le passé n’a rien d’étonnant ni d’incohérent. Par ailleurs, la symbolique de la maison dans ce film dépasse le cadre de sa représentation physique. La maison est le squelette de notre psyché. Dès lors, cette famille aurait pu déménager à l’autre bout du monde, elle aurait emporté sa maison avec elle.

    Du reste, je partage ton point de vue sur ce film d’angoisse. Son réalisateur s’efforce avec brio à tordre le cou aux conventions du genre pendant près d’une heure et demie pour finalement rentrer docilement et de manière incohérente dans le rang au cours de sa dernière demie d’heure.

  4. J’étais un peu sceptique sur la dernière partie du film, un peu trop « fantastique ». Je dis ça par rapport à tout le reste du film qui n’est pas forcément dans ce « trip » – mais joue davantage avec l’aspect psychologique (et 2flics a raison de rappeler le rapport de la maison avec la psyché), mais ça reste un premier long très réussi, réellement effrayant, très bien interprété, et globalement bien foutu.

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