Häxan, La sorcellerie à travers les âges

Benjamin Christensen, 1922 (Danemark, Suède)



« J’ai imaginé un scénario que je n’estime pas avoir trop noirci »


Plongée dans un Moyen Âge obscurantiste où les malédictions sont quotidiennes, les démons derrière chacun et les bûchers nombreux et appréciés, Häxan propose, sept ans avant Grillot de Givry et son Musée des sorciers, mages et alchimistes, un recueil iconographique riche sur la sorcellerie.

Puisant pour sa galerie de diables dans les images peintes et gravées des temps passés, Benjamin Christensen fait forte impression dans le premier des sept chapitres qui composent Häxan. L’exposé des croyances antiques et médiévales liées à la conception de l’univers, aux démons et aux rites dont ils font l’objet fascine en dépit de sa fausseté et de son mépris envers toute historicité. Accompagné des orchestrations de Bardi Johannsson (2006), Häxan est captivant, non seulement parce que son sujet l’est, mais aussi parce que la pellicule, aux contours vaporeux, de couleur bleue ou sépia, donne le même plaisir mêlé de surprise que la découverte pour le chercheur d’un manuscrit inconnu ou d’une édition rare. Le grotesque atteint dans les scènes orgiaques rappelle d’ailleurs celui avec lequel Polanski en bibliophile s’amuse dans La neuvième porte (1999).

Au chapitre deux, Christensen imagine la tanière d’une sorcière en 1488 [1] et, en donnant chair à des fantasmes anciens, poursuit avec la description de maleficia et du sabbat. Peut-être stimulé par la succession d’images arrêtées qui a précédé, notre esprit met alors en parallèle la fiction qui se déroule désormais et le souvenir de créatures rencontrées auxquelles le cinéaste, en parfait magicien, aurait donné accès. Ainsi, la sorcière semble avoir les traits de La diseuse de bonne aventure de De la Tour. Ailleurs, c’est Le sabbat des sorcières de Goya qui paraît reproduit. Voilà donc le spectateur en train de participer à la mixture du diabolique Danois [2] et de déverser ses propres références dans le chaudron du sorcier.

Cependant au fur et à mesure du film, les intentions véritables de Christensen se dévoilent, non plus la représentation complaisante d’un cauchemar immoral qui n’aurait déplu ni à Lautréamont, ni au Huysman de Là-bas, mais une critique acerbe de la perversité inquisitoriale et plus généralement de l’Église qui en quelques siècles a mis sur le bûcher près de « 8 millions » de démonolâtres. Car, nous explique-t-on, les femmes qui ont le plus souffert des accusations de sorcellerie et qui avouaient sous la torture étaient en fait souvent atteintes d’un mal bien connu dans les années 1920, l’hystérie. De cette façon, le septième chapitre d’Häxan, entend démontrer que les signes jadis identifiés par les inquisiteurs correspondent aux symptômes qui permettaient aux médecins de l’entre-deux-guerres de reconnaître les maladies nerveuses.


La monstruosité de l’Église étant prouvée, Benjamin Christensen en profite pour ajouter les religieux à sa panoplie d’êtres maléfiques grâce à une série de gros plans sur leurs horribles faciès. L’idée est reprise par Dreyer dans La Passion de Jeanne d’Arc en 1928 [3].



D’autres plans des deux films peuvent être comparés comme ceux du visage de cette vieille femme et celui de Jeanne. Dans les deux cas, les réalisateurs montrent la traduction de la torture mentale ou physique sur ces victimes accusées de sorcellerie ou qui ne tarderont à l’être [4].



Avant de conclure avec amertume [5], Christensen évoque encore les superstitions qui ont survécu aux Lumières et au progrès ; il croit par conséquent retrouver les clients des sorcières dans les échoppes des devins modernes qui les convainquent par le tarot ou la boule de cristal. La démonstration achevée, c’est avant tout l’imagerie que l’on retiendra et l’effet de ce fol artifice sur notre imagination.





[1] Le choix de l’année 1488 par le cinéaste peut s’expliquer par la date de la première publication du fameux Malleus maleficarum des dominicains Henry Institoris et Jacques Sprenger en 1486, suivant deux ans plus tard la bulle Summis desiderantes affectibus, avec laquelle Innocent VIII voulait lutter plus férocement contre la sorcellerie. Voir pour une description du texte et son historiographie Carmen Rob-Santerp, « Le Malleus Maleficarum à la lumière de l’historiographie : un Kulturkampf ? », dans Médiévales, 44, printemps 2003 (Le diable en procès – Démonologie et sorcellerie à la fin du Moyen Âge), p. 155-172.

[2] C’est Christensen qui, cornu et grimé, incarne lui-même le Diable dans son film.

[3] Et plus tard à nouveau déclinée, par exemple dans Le nom de la rose (Annaud, 1986).

[4] L’influence de Christensen sur son compatriote est encore perceptible sur Dies irae (1943).

[5]« Et la femme que nous disons hystérique, n’est-elle pas seulement solitaire et malheureuse ? De nos jours, nous les enfermons dans des asiles, ou pour les plus fortunés, dans une clinique moderne. Notre seule consolation : la douche froide de la clinique a remplacé les méthodes barbares. »

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7 Replies to “Häxan, La sorcellerie à travers les âges”

  1. On sent le spécialiste du Moyen Âge ! Pour en revenir aux années 1920, il semble qu’il y ait un goût pour les démons puisque 1922, c’est aussi l’année du Nosferatu de Murnau (plus mon domaine…). Et le cinéma allemand qui commence alors à devenir dominant en Europe a été immensément inspiré par le cinéma scandinave (on retrouve quelques éléments : division en chapitres, utilisation des teintures de l’image pour exprimer certaines nuances).

  2. Si tu veux une idée plus précise des récurrences diaboliques au cinéma, il faut consulter le site Diable et cinéma de l’universitaire Corinne Vuillaume. On s’aperçoit dans les pages consacrées au recensement de films qui citent d’une manière ou d’une autre le diable, que leur nombre augmente durant tout le XXe siècle avec, me semble-t-il (mais il faudrait compter), un creux dans les années 1930 et un pic dans les années 1990.

    Un collectif récent a paru, Sorciers et sorcières à l’écran, l’Harmattan, 2010 ed. C. Vuillaume. Et l’article de F. de la Brétèque, « La médiévalité des sorcières au cinéma », est le seul je crois à dire un mot sur Häxan.

  3. Un grand moment ! Superbe film contre la barbarie des temps obscurs. On ne peut qu’éprouver de l’empathie pour les victimes et l’on se laisse envoûter sans jamais vouloir rompre le charme !

  4. Je me rends compte qu’il n’y a pas d’avis formulé ci-dessus à propos de la thèse de Christensen.

    A posteriori, je me demande même ce que pouvait être sa première motivation. Car Christensen se complaît dans cette démonolâtrie (le ton et les images entretiennent le mystère et le réalisateur en personne joue au diable !). Et si les images fascinent, il est quand même difficile d’acquiescer quand il affirme que les sorcières du Moyen Age et de l’époque moderne n’étaient que des hystériques. Est-ce que la sorcellerie n’était pas un chef d’accusation commode pour se débarrasser de celui qui d’une façon ou d’une autre dérange ou pour désigner le bouc émissaire ? Par ailleurs, même si la médecine avait fait d’énormes progrès, il semble que l’hystérie permettait de désigner des troubles très variés du temps de Freud et de Charcot. Alors pourquoi pas les sorcières…

  5. Très intéressant cette mise en perspective avec l’œuvre de Carl Dreyer, qui avait effectivement une grande considération pour le réalisateur danois Benjamin Christensen.

    Pour répondre à ton commentaire précédent, je pencherais pour une dénonciation de la démonologie en général, même s’il semble lui-même assez fasciné par cet ensemble de croyances, l’un n’empêchant pas l’autre par ailleurs. Un bémol en ce qui me concerne, par le fait qu’il mélange pas mal de choses à ce sujet, peut-être dans un souci d’exhaustivité, mais cela finit tout de même par engendrer une certaine confusion dans le propos. En ce qui concerne le lien avec l’hystérie et sa vision de la psychiatrie, je dirai pour faire court qu’il s’agit d’une vision assez caricaturale et simpliste. De toute manière, la plupart des procès en sorcellerie (rappelons que ce sont en grande majorité les femmes qui en furent victimes) s’enracinent dans un contexte et une époque très particulière. A ce propos, je ne peux que conseiller le livre d’histoire La sorcière et l’Occident de Guy Bechtel, qui analyse très bien les origines de ces grands bûchers, qui eurent lieu non au Moyen-Âge mais bien à la Renaissance (voir le lien).

    Rappelons enfin que ce film est malheureusement toujours d’actualité. Evidemment, on peut sourire lorsqu’il aborde les adeptes de la boule de cristal et autres tarots, mais que penser du sort des enfants sorciers de l’Afrique centrale ? Une entreprise bien lucrative pour les praticiens de « désenvoûtement » et dans lequel l’Eglise ne joue pas non plus le plus beau rôle…

  6. Merci pour cette note et la référence donnée. Je crois bien que Muchembled et Bechtel sont restés les grandes références sur la sorcière, laissant ainsi Michelet à la littérature du XIXe siècle.

    La sorcellerie (maleficium) qui a des origines antiques est à chaque fois mieux définie au moment des grandes réformes de l’Eglise (d’abord grégorienne, puis avec l’Inquisition au XIIIe, puis au XVIe s). Elle resurgit quand l’Eglise est en crise. En revanche, bien que la sorcière qui fait commerce avec le Diable soit décrite dans le Décret de Gratien (X-XIIe s ?), ce n’est en effet pas avant le XVe s. que les femmes en particulier sont massivement condamnées. Sur les distinctions entre territoires, je ne sais pas, a priori les premières grandes régions à bûchers étaient dans les Alpes. Je cite surtout ces informations de l’article « Sorcellerie » de JP Boudet dans le Dictionnaire du Moyen Âge (une amie avait travaillé sur le sujet, La sorcière et son stéréotype en maîtrise d’histoire, mais je crois que le thème a attiré de nombreux étudiants).

  7. La sorcellerie est en effet un sujet d’étude très intéressant, au carrefour de plusieurs disciplines comme l’histoire, l’ethnologie, la sociologie, la psychologie, l’anthropologie… pas étonnant que le cinéma et la littérature s’y intéressent également.

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